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Synthèse du 5 février 2004

Référence: http://www.u-cergy.fr/article5319.html - Version du 27/05/2005
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Synthèse du 5 février 2004

Société insécure, société impossible

par Didier Peyrat, magistrat au TGI de Pontoise.

La délinquance est toujours d’actualité. Mais je n’ai pas envie, ce soir, de vous parler de l’actualité politique liée à la délinquance. Je propose de la mettre entre parenthèse, pour essayer de réfléchir aux problèmes de fond posés et révélés à la société par l’insécurité.

Pourquoi s’imposer cet arrêt, et descendre du train des urgences ? Observons que cette question, avec des hauts et des bas, nous est posée, depuis vingt ou trente ans. Ce n’est certes pas le seul problème, ni le plus important, de la société Française, mais c’est une difficulté, encore très sérieuse : durable. Quelques idées jetables, des slogans, ne permettent ni de comprendre ni de faire face à un phénomène si consistant, dont la longévité signale la profondeur. Si nous ne voulons pas être des girouettes, qui changent d’avis sur le fond en fonction de la conjoncture, il faut accepter de « forer » dans la matière, d’aller dans ses profondeurs [1], pour y planter, solidement, les étais d’une pensée de la sécurité.

Ensuite, parce que l’insécurité est, de part en part, un phénomène humain. Ce n’est pas une machine : ce sont des gens qui la font, des gens qui la subissent, des gens qui essayent de la juguler. Certes, vu d’en haut, tout cela peut ressembler à une machine. Quand on adopte un point de vue en surplomb, tout fait système : ça a l’air de marcher tout seul, avec des engrenages qui entraînent des vilebrequins, qui eux-mêmes entraînent des essieux : des causes, simples, qui engendrent implacablement leurs conséquences inévitables ... Mais quand vous descendez, quand vous vous approchez, la machine disparaît. Tout prés de l’insécurité, vous voyez des gens : des individus. Or ces gens parlent, discutent, décident, agissent. Et on voit bien qu’ils ne font pas tous la même chose. La plupart des sociologues ont tendance à penser que la proximité crée une illusion : seule la machine serait vraie. J’ai tendance à penser que c’est la machine qui est un mirage, et que les individus sont vrais [2]. Si j’ai raison, et que les sujets de l’insécurité existent, alors il faut leur parler, il faut avoir quelque chose à leur dire : il faut argumenter, donc il nous faut des raisons de fond pour combattre les dérèglements de l’insécurité.

Dés 1990, Marcel Gauchet affirmait que l’insécurité engendrait « une altération essentielle des conditions du rapport à l’autre » [3]. Cette approche de l’insécurité en terme d’atteinte à la sociabilité (comme problème qui surgit entre les gens) me paraît nettement plus féconde que l’approche classique en terme de trouble à l’ordre public (comme problème qui surgit entre l’Etat et les déviants). C’est elle que je voudrais exposer ce soir.

** *

I. La délinquance contre " l’être en société "

Nous avons vécu, durant ces dernières décennies, une progression des atteintes volontaires aux biens et aux personnes. Croissance signalée par les enregistrements officiels de l’Etat [4], confirmée par les enquêtes de victimation, exprimée par l’opinion publique. Pour avoir une idée des masses de faits en cause, il est intéressant de se pencher sur les statistiques officielles. Crimes et délits recensés par l’Etat : 1973 : 1.763.372 ; 1983 : 3.563.975 ; 1993 : 3.881.894 ; 2003 : 3.974.694. [5]

Au total, des crimes (rares), se détachaient d’un amoncellement de délits (au premier rang desquels les vols). En ce début de 2004, rien de cette physionomie générale n’a changé. Sauf une chose, mais dans le sens de l’aggravation : la multiplication des violences. Le phénomène était large : deux millions et demi de vols (signalés) à l’année, ce n’est pas anodin. Maintenant, il est toujours large, mais, en plus, il s’est durci. Il était donc inévitable qu’on assiste au contrecoup de cette crise dans l’opinion publique : la hausse de l’exigence de sécurité. Comment comprendre la force de cette préoccupation ? Pourquoi, si l’insécurité prospère dans la cité, s’expose-t-on à une réaction vitale ?

C’est que ça travaille les fondamentaux de « l’être en société ». L’insécurité sape la confiance primaire entre les personnes, condition sine qua non de toute communauté. Nous avons tellement pris l’habitude d’aborder la sécurité sous un angle politicien (« Que fait le gouvernement ? Que propose l’opposition ? ») et tacticien (« Dire ceci ou cela, politiquement, ça fait le jeu de qui ? »), ou journalistique, que nous risquons de perdre la dimension anthropologique du sujet [6]. Pourtant, il y a une « épaisseur » de la sécurité. Manquer (ou masquer) cette profondeur, c’est se condamner à avoir des surprises.

Si la recherche de sécurité renvoie bien au principe structurant de toute société - la réunion en un groupe qui permet à chaque individu, en démultipliant ses appuis, de faire face à l’adversité, de persévérer dans son être - alors le désir de société, c’est le désir de durer, donc le désir de sécurité. Au commencement, l’humain, c’est la faiblesse. Chaque individu, conscient de sa fragilité, prend appui sur les autres. Tel est bien le « ressort majeur » auquel une délinquance massive porte atteinte. Si l’espace public devient un espace dangereux, nous voici ramenés à une vulnérabilité aussi ancienne que la condition humaine. L’agression subie vous jette, en un éclair de temps, dans une grande solitude. Une solitude particulière : l’abandon au milieu de la foule. On voit mieux alors ce qui est secoué, remué, bouleversé par l’insécurité. Prédations et violences massives conduisent à douter systématiquement du prochain : « ami, ou ennemi ? ».

Cette question du doute mérite qu’on s’y attarde. On trouve dans « L’Ethique » de Spinoza, une déclaration à propos de la sécurité : « La sécurité est la joie qui naît de l’idée d’une chose future ou passée au sujet de laquelle il n’y a plus de raison de douter ». [7] En retournant cette définition - qui est en même temps une définition de l’amitié, et probablement aussi de l’amour - nous obtenons une caractérisation de l’insécurité : nous pouvons comprendre celle-ci comme l’introduction et la généralisation d’un doute, là où il est important qu’il n’y en ait pas, du moins pas trop : dans l’espace public où se produisent les rencontres avec des inconnus.

Douter systématiquement de l’autre ? Bien des agressés, quand ils repensent à ce qui est arrivé, « à la chose passée », ont du mal à ne pas penser aussi à ce qui peut-être arrivera : à la « chose future ». Il se trouve que durant la dernière période les agressés ont été assez nombreux : quelques centaines de milliers à l’année. [8] Les agressés aussi ont de la famille, des collègues de travail, des camarades de classe... Ils ne se contentent pas de ruminer leur traumatisme : ils parlent, ils racontent (certains semblent le leur reprocher, d’ailleurs). Ce faisant, ils sèment le doute autour d’eux. Ainsi, porté, réveillé, diffusé par la criminalité, le doute devient progressivement un problème politique à soi seul. Gardons-le, ce doute, comme fil à plomb pour examiner un deuxième aspect de l’insécurité moderne : la crise de la civilité.

II. Crise de la civilité, crise de confiance

En effet, enveloppant cette criminalité au sens classique, et modifiant les données du problème, nous avons assisté à une montée du cynisme dans les rapports sociaux : la crise de la civilité.

De cette crise, nous avons des manifestations multiples. Elle traverse toutes les classes sociales, toutes les communautés, toutes les sphères de la société, sans exception. Un climat incivil flotte dans la société, imprégnant tout, de bas en haut, et même de droite à gauche. Si les professeurs d’école, aujourd’hui, sont contraints d’intégrer à leurs enseignements quelques règles de « savoir vivre » - à commencer par l’apprentissage de la non-violence - s’il faut batailler pour que des gens ne jettent pas leurs ordures par la fenêtre de leur immeuble collectif, si tant de personnes âgées sont mortes absolument seules durant la canicule, puis enterrées sans qu’aucun parent ou ami ne se manifeste, c’est bien qu’une perturbation s’est produite quelque part dans les coulisses, où se fabrique le lien social primaire. Les incivilités sont ces petits comportements socialement indésirables, qui ne constituent pas des infractions stricto censu, mais qui troublent la sérénité de la relation avec autrui. Si vous me passez devant à une file d’attente, vous faites une incivilité. Mais si vous me bousculez violemment pour y arriver, alors vous commettez une infraction. Je ne crois pas qu’on puisse traiter judiciairement les incivilités : elles sont justiciables de la réprobation, pas de la punition. Mais elles existent quand même et posent un problème de masse. Ce phénomène a été nié, à tort, aussi bien par les « sécuritaires » (qui ne voulaient y voir qu’une dissimulation, par euphémisation, du crime), que par les « sécuriphobes » (qui ne voulaient y voir qu’une invention du système pour justifier le quadrillage social).

Quelle est la caractéristique commune aux délits et aux incivilités, le point sur lequel, sans se confondre, se rejoignent la criminalité et la crise de la civilité ? Le doute. Délits et incivilités produisent, et à grande échelle, du doute.

Si vous pénétrez dans un espace où il y a des autres, et que vous prévoyez que vous y serez mal accueilli, toisé, moqué, laissé debout parce qu’on ne se serre pas pour vous laisser une place assise, mis à l’écart, qu’est ce que vous faites ? Soit vous renoncez à y entrer, soit vous y entrez, mais en vous équipant d’une carapace de méfiance. Cette carapace, elle va être aperçue par les autres, elle va peut-être renforcer (ou même créer) leur hostilité. L’espace est alors strié de doutes, traversé par des soupçons, qui se répondent, s’entretiennent, se justifient. Il devient vite irrespirable. Car pour une société, le doute, c’est comme pour un individu : à dose raisonnable, ça aide à bouger ; à dose excessive, ça fatigue, ça mine, ça démoralise : ça met à l’arrêt. [9] Et en effet un individu qui ne doute pas, qu’est-ce que c’est, sinon un fanatique ? Une société qui ne fait pas de place au doute, qu’est-ce que c’est, sinon un étouffoir, un totalitarisme ? Ambiguïté du doute. Mais une fois admis la complexité de tout, il n’est pas interdit, il est même recommandé d’établir des distinctions, de formuler des jugements clairs. Le doute spécial que tout à la fois déclenche et réanime l’insécurité, ce doute-là, il est triste, il est ravageur.

Merleau-Ponty évoquait le « vertige de la vie à plusieurs  ». La civilité peut se comprendre comme ce qui, sans le supprimer totalement, nous prémunit contre les conséquences de ce vertige-là. Une capsule contre la sensation de l’abîme. Bien autre chose, alors, que de simples rituels de prise de contact entre humains. Un peu plus qu’une politesse superficielle. La façon fondamentale d’aborder, mais aussi de tenir à et de se conserver l’autre, tout en le tenant à distance respectueuse. La civilité (dont la politesse n’est qu’un moyen) consiste à se garder toujours, même dans la solitude, un autre disponible : un autre possible. Ainsi, les préoccupations de masse relatives à l’insécurité ne manifestent pas une « peur de l’autre », comme voudraient nous le faire croire ceux qui s’acharnent les discréditer, elles en appellent au contraire à un désir de l’autre, au besoin d’un autre possible. Elles renvoient au refus d’un monde vertigineux, exactement ce que devient le monde humain, si nous y sommes taraudés par un doute permanent à propos des autres.

C’est bien dans la relation qui s’est opérée entre la criminalité au sens classique et les ratés de la socialisation que réside la nouveauté de notre problème. La matrice de l’insécurité contemporaine est là : dans la tension, poussée à son comble par les sociétés démocratiques et capitalistes modernes, et non résolue à ce jour, qui existe entre l’autonomie individuelle et les réquisits du collectif. On peut alors parler d’une crise de la civilité dans le monde contemporain.  [10] Attention : il ne s’agit pas de prétendre que la crise de la civilité est la « cause » de l’insécurité. Mais d’observer que l’insécurité contemporaine a une texture particulière. Il n’y a pas une criminalité qui se balade à travers les temps, intacte, comme une essence transhistorique : il y a du nouveau sous le soleil de la criminologie. La nouveauté, à mon avis, elle est dans cette connexion qui s’est établie entre la criminalité au sens classique et la crise de la civilité. Une relation circulaire qui modifie ses deux termes : on ne peut pas comprendre la poussée des crimes et des délits en faisant abstraction du climat incivil où elle puise une partie de sa force, de sa résistance aux politiques classiques de sécurité. On ne peut pas saisir la crise de la civilité si l’on ne tient pas compte des impacts de la criminalité.

Mais pour que cette connexion s’établisse, il fallait que la société dans son ensemble s’y prête. Il fallait que nous soyions entrés dans une société particulière : la société compliquée.

III. La société compliquée

Des masses de gens, venus de toutes parts, rassemblés sur des espaces restreints : les villes. La société mondialisée et urbanisée n’est pas « nationale » à l’intérieur, et « internationale » à l’extérieur : elle est de part en part internationale, le monde entier se faufilant dans chaque mégalopole, dans chaque « ville nouvelle ». Des individus, agglutinés et séparés, couplés et en même temps découplés. La société actuelle n’est pas seulement composée d’individus différents, elle est peuplée de métis : des individus qui portent en eux-mêmes la différence et la complication. Le fait de société, le fait de « faire société » est devenu compliqué. Attention : « compliqué » ne s’oppose pas à « simple ». C’est « complexe » qui s’oppose à « simple ». Compliqué se dit d’un assemblage qui, non seulement est complexe, mais encore, selon le dictionnaire, « difficile à comprendre ».

Dans la société actuelle la partie et le tout semblent dissociés. Les individus ne se représentent pas spontanément leur appartenance à l’ensemble. Ce n’est qu’au prix d’un effort de la pensée, d’un dépassement de sa représentation spontanée, que l’individu se réapproprie le tout dont il dépend. Notre société est compliquée, c’est-à-dire « difficile à comprendre », en ce sens-là : le socle de l’individualité - car c’est bien la société qui est la condition de possibilité de l’individualité - ce socle s’est dérobé : il est caché. Pour l’apercevoir, il faut parvenir à se dégager de la sensation immédiate, première, qui est celle d’un individu libre de toute attache, sans dette, sans héritage, sans responsabilité, pour accéder à la compréhension d’un individu redevable, puis à celle d’un individu coopératif. On comprend bien que dans une société compliquée, toute l’affaire de « comment on les met ensemble, comment ils se croisent sans se toiser ou se bousculer, comment peuvent-ils apercevoir leurs différences sans devenir hostiles ?  » devient beaucoup plus délicate.

Si nous sommes bien entrés dans une société compliquée, c’est-à-dire non seulement complexe, mais encore « difficile à comprendre », la capacité de société est à faire, à refaire, comme une leçon désormais perpétuellement à réapprendre. Mais si la société table sur une éducation spontanée, ou localisée, alors qu’elle envoie en permanence des messages méséducatifs - comme ces ordinateurs indécelables qui crachent nuit et jours des milliards de « spams » - qu’arrive-t-il ? Nous fabriquons de l’impossibilité de société.

IV. La société impossible

Un philosophe anglais, Thomas Hobbes [11], au 17ème siècle, comparait l’état d’insécurité à l’état de guerre. Il affirmait que « dans un tel état », il n’y a pas de place pour une activité industrieuse, pas d’agriculture, pas d’arts, pas de lettres, et ajoutait-il : « pas de société. »

Intéressons-nous à cette société impossible. Hobbes l’évoque pour faire ressortir l’épouvante d’un monde humain sans souverain et sans loi. Cependant, la métaphore (car il est évidemment impossible de ne pas être en société), autorise quelques aperçus sur notre actualité. Que reste-t-il de possible, de seulement possible, entre deux inconnus qu’une agression tout à la fois unit et sépare ? Que reste-t-il d’une cohabitation possible entre deux voisins que la méfiance possède en permanence, alors qu’ils vivent exactement dans les mêmes conditions de logement, qu’ils ne sont pas séparés par la moindre « fracture sociale » ? Que signifie, aux yeux de ceux qui vivent là - et ouvrent le lendemain de la Saint Sylvestre leurs fenêtres sur un tel spectacle - un parking collectif jonché d’épaves fumantes (pas des BMW, en général : plutôt de petites autos assurées au tiers) ? On peut multiplier les exemples, à chaque fois c’est pareil : ces désordres tuent l’envie de vivre avec les autres. Et soyons-en persuadés : quand on les aime pas, quand on les aime plus, quand on ne peut plus les aimer, alors cette phrase fausse - « l’enfer, c’est les autres » - devient juste. On peut alors s’enfermer, en n’observant les autres qu’à travers des fenêtres percées dans les murailles, on peut aussi s’abstenir, en masse, aux élections : tout cela n’a plus beaucoup d’importance. [12]

En tout cas, la société compliquée ne dégénère, par le truchement de l’insécurité, en société impossible que si un certain nombre de conditions politiques, sociales et culturelles, sont réunies et viennent en quelque sorte la coiffer. La société impossible n’est pas une fatalité de la société compliquée. Voilà : le « fond » de l’insécurité contemporaine, c’est la crise de la civilité. Et la crise de la civilité, c’est le résultat actuel de la société compliquée. Je dis bien résultat « actuel » et non pas résultat « nécessaire ».

Car il existe aussi une réplique à cette crise. Des repas de rue aux pratiques spontanées de médiation, en passant par les règles de bon voisinage que des locataires essayent de rétablir dans des ensembles HLM, jusqu’à la réprobation contre les conduites inamicales au volant, et bien d’autres choses encore : cela est petit, cela est modeste, cela se fait dans une grande indifférence des institutions et de la plupart des politiques, mais cela n’est pas à négliger, car par ces biais ce qui se cherche, ce sont de nouveaux réglages de la relation à l’autre. Ces actions minuscules traduisent une résistance de la civilité, en même temps qu’elles tracent les chemins d’une nouvelle civilité. Dans la lutte contre toutes sortes de méchancetés, on ne prend pas suffisamment appui sur les petites bontés.

Mais ce n’est pas seulement parce qu’elle permet de saisir la configuration singulière du phénomène de l’insécurité contemporaine que cette crise de la civilité est intéressante : c’est aussi parce qu’elle ouvre les portes à une reprise de la question de la sécurité dans une perspective de transformation sociale : elle permet d’arracher la sécurité des griffes des sécuritaires.

V. Egalité, civilité, sécurité

Nous vivons, c’est une certitude, dans une société inégalitaire. A mon avis, cela laisse de l’avenir à la tradition politique qui lutte contre les inégalités sociales et cherche à rendre moins pénibles les inégalités naturelles, pour reprendre la définition de la « gauche » proposée par Norberto Bobbio. Mais voilà, à côté de la question sociale classique - elle-même transformée, d’ailleurs - se surajoutant à elle, la compliquant et l’envenimant, une question supplémentaire est apparue : celle de l’invention d’un vivre correctement ensemble, dans le foisonnement de nos différences. [13] D’où, probablement, l’impréparation d’une partie de la gauche à y faire face avec ses catégories habituelles : polarisée sur la limitation des inégalités entre groupes sociaux, elle était portée à négliger le foisonnement des différences individuelles, y compris au sein des groupes. Or, l’incivilité constitue une sorte de dérapage de la différence individuelle. Non pas de la différence elle-même, mais de la différence démesurée : celle qui mène à la déchirure entre soi et l’autre. On ne peut plus compter sur un projet de libération sociale pour solutionner automatiquement cette crise de la coexistence entre différents : il faut s’en occuper, ici et maintenant, ne serait-ce que parce que le changement social requiert la participation d’individus coopératifs, donc capables de coexister.

Et une société moins injuste, différente, libérant d’autres potentialités aujourd’hui étouffées, sera une société encore plus compliquée. Elle ne sera pas mécaniquement débarrassée de la contradiction entre le tout et la partie, des tensions, non seulement entre les parties, mais à l’intérieur des parties. Le silence des « altermondialistes » sur cette question montre que, pour l’instant, et sur ce sujet, ils se préparent quelques lendemains désenchantés. En niant, pour aujourd’hui, l’autonomie de l’insécurité (en refusant de la dissocier de la question sociale [14]), ils nient, pour demain, un problème auquel l’altermonde sera encore confronté : celui de la coexistence pacifique entre individus différents.

D’un autre côté, attachée à rétablir la puissance de l’Etat, principalement dans les centres villes, négligeant souverainement la participation citoyenne aux politiques de sécurité, la politique actuelle ne sait pas embrayer sur le fond incivil de l’insécurité contemporaine. D’où ses résultats médiocres. [15] La droite croit que l’insécurité est principalement une offense à l’Ordre public [16]. Elle continue de rêver à une société simple, où les gens sont commandés. Elle n’a pas pris la mesure de la société compliquée. [17]

On oppose souvent politique d’égalité à politique de sécurité. La première serait riche de transformations positives, la seconde serait pauvre en utopie, triste. [18] Il est difficile de contester que la sécurité soit en général une notion défensive : on cherche à parer à une menace. Mais l’erreur porte peut-être sur la nature de ce qui est à défendre, l’étendue de ce qui est menacé : de laisser croire que c’est uniquement ce qui existe, ce qui est déjà là, que la sécurité vise à préserver. Or, on peut soutenir tout au contraire que l’existant, qui a la consistance et l’inertie de ce qui est, se défend assez bien tout seul. Une pâte : ça adhère, c’est « visqueux » dirait Jean-Paul Sartre.

En revanche, il y a autre chose de très fragile, de très vulnérable qui mérite tout particulièrement d’être défendu : c’est le possible, ce qui n’est pas encore advenu. La civilisation, ça ne consiste pas qu’à mettre à l’abri les trésors du passé... ça consiste aussi à protéger les trésors virtuels de l’avenir. Les possibilités aussi méritent d’être secourues. Or, l’insécurité tue toutes sortes de possibilités. Des individus, qui pourraient être actifs, deviennent inactifs. Elle bloque la transformation sociale, elle décourage l’engagement politique, elle peut casser l’élan associatif, elle écarte les personnes âgées du champ social, juste au moment où la société aurait, plus que jamais, besoin de la ressource de la mémoire et de l’ancienneté. En démoralisant les gens à propos des autres, elle les isole ; en les isolant, forcément elle les immobilise.

Nous sommes bien en face d’une catégorie de micro-oppressions sans état. Elles font, comme d’autres oppressions, leurs dégâts, individuels et collectifs. Acceptons de regarder de prés le phénomène duRacket dans certaines écoles : des enfants cèdent aux grands, simplement parce qu’ils sont plus grands, plus forts, plus nombreux. Quand on habitue des petits à ployer sous la force des grands, on les éduque aussi, mais à l’oppression. La « domination ». C’est le mot juste pour qualifier la délinquance injuste, qui est prise de pouvoir sur l’autre : ce qui, en général et pas seulement dans les cours de récréation, permet aux grands de « s’emparer » des petits.

Voilà de sérieuses raisons qui justifient que sécurité et civilité, ensemble plutôt que séparément, mobilisent les partisans du changement social, et non seulement ceux du statu quo ou les nostalgiques du passé.

** *

Que faire, alors ? Pour Hobbes, seul le « souverain » pouvait parer aux discordes : il faut un Maître qui tienne par ses commandements tous les hommes en respect. Nous n’avons certainement pas besoin d’un « Léviathan », peut-être pas même d’un Nicolas Sarkozy, mais nous avons besoin d’autre chose, quand même, moins pour « tenir » en respect que pour garantir le respect. Dans un état totalitaire, la loi se mêle de ce qu’il faut faire. Dans un état de droit, elle se borne à dire ce qu’il ne faut pas faire. Mais ce que montre la crise actuelle de la civilité, c’est que l’immense champ libre qui reste, une fois délimité le périmètre de toutes les actions interdites, ne peut plus être entièrement vacant, sans référence, totalement abandonné aux mouvements erratiques d’individus de plus en plus imprévisibles. C’est la place d’une nouvelle politique de la civilité.

Finalement, appréhender l’insécurité en terme de lésion à la sociabilité, présente quelques avantages : un, cela permet de saisir ce que remue vraiment l’insécurité : le besoin, fondamental, de confiance dans les rapports interindividuels ; deux, cela dégage le trait caractéristique de l’insécurité contemporaine : cela donne accès à la crise de la civilité ; trois, cela nous oblige à inscrire l’insécurité non seulement dans le présent, mais dans notre horizon indépassable : la société compliquée ; quatre, cela permet d’adosser la lutte contre l’insécurité à la défense de la possibilité de société ; cinq, cela ouvre les portes à une conciliation du changement social et de la sécurité. Au fond, il s’agit de dénicher la solution là où elle est lovée : à l’intérieur du problème. Si l’insécurité, c’est la société impossible, la faire reculer c’est revenir à ce qu’elle nie : la possibilité de société. On comprend alors que la sécurité, en tant qu’elle dépend de la civilité, est l’affaire des citoyens eux-mêmes et pas seulement celles des institutions. Ca ne signifie pas qu’il faille écarter, encore moins détruire les institutions, ça signifie que les citoyens doivent entrer dans les institutions pour les remanier en fonction de la civilité...

[1] Bien sûr, si vous pensez que l’insécurité n’est qu’un faux problème, un problème qui fait écran, un problème qui masque les vrais problèmes, alors il n’y a pas de profondeur, et vous n’éprouverez pas le besoin d’y aller voir

[2] C’est certainement en rapport avec ma pratique professionnelle de magistrat. Cependant, il arrive que les déformations professionnelles permettent d’apercevoir quelque chose de vrai

[3] Marcel Gauchet, Les mauvaises surprises d’une oubliée : la lutte des classes. Le débat, n° 60, Gallimard, mai-août 1990.

[4] Source : Aspects de la criminalité et de la délinquance en France en 2002, Ministère de l’intérieur, La Documentation Française, juillet 2003, et dossier de la conférence de presse du ministre de l’intérieur, 14 janvier 2004.

[5] Les statistiques sont imprécises, lacunaires, influencées par l’action volontariste des forces de l’ordre (si vous multipliez les patrouilles et les contrôles d’identité dans une zone à risque, vous multipliez les chances de constater des infractions... et la statistique va l’enregistrer), mais une telle courbe ascensionnelle étalée sur un tel laps de temps ne peut pas ne pas renvoyer à une lame de fond.

[6] Les politiques, centrés sur la modification des rapports de force, cherchent l’argument à portée immédiate : la formule qui va embarrasser l’adversaire. Ils gèrent assez bien la conjoncture, assez mal le durable. Les médias, affairés aux urgences sont, à quelques exceptions près, peu portés à s’intéresser aux fondamentaux : leur matière préférée, c’est la nouveauté, "l’événement", pas les invariants.

[7] Spinoza (1632-1677), l’Ethique, trad. Caillois, Francès, Misrahi, La Pléaide, Gallimard.

[8] En 2002, si l’on en croit les statistiques officielles des services de l’Etat, 120 000 personnes ont été victimes de vols avec violence, et 125 000 de coups et blessures volontaires ayant entraîné une incapacité de travail supérieure à 8 jours. Les coups entraînant des conséquences moins graves... ne sont pas comptés dans les statistiques officielles ! Si on ajoute les "vols à la tire" (souvent vécus comme une agression déplaisante par leurs victimes, même s’ils ne s’accompagnent pas de coups au sens strict), il faut encore ajouter 110 000 victimes de plus. On tournerait, abstraction faite de ceux qui renoncent à porter plainte, autour de 350 000 agressés à l’année... Source : Aspects de la criminalité et de la délinquance en France en 2002, La Documentation Française, juillet 2003.

[9] D’ailleurs, Spinoza disait aussi : "Le désespoir est la tristesse qui naît de l’idée d’une chose future ou passée au sujet de laquelle il n’y a plus de raison de douter".

[10] Sans la confondre avec le dépérissement de formes désuètes de civilité, inventées par la bourgeoisie pour imposer, en même temps que sa vision du monde, sa recherche d’une discipline des corps, sa volonté de contrôle des faits et gestes.

[11] Thomas Hobbes (1588-1679), Le Leviathan, Chap XIII, p. 124-125, trad. F. Tricot, Editions Sirey, 1971.

[12] La courbe des abstentions aux élections suit exactement la courbe de la progression de l’insécurité.

[13] Je ne suis pas de ceux qui pensent que l’insécurité n’a rien à voir avec les inégalités sociales. L’indécence nourrit les convoitises. Mais il n’y a là rien de très nouveau : c’était vrai aussi en 1920. Il est quand même assez déraisonnable de soutenir que les inégalités de 2004 sont plus fortes que celles qui existaient dans la France de 1920, celle d’avant le Front populaire, de la Libération et de Mai 68. Par contre, l’ampleur de la délinquance, elle, est nouvelle et sa physionomie aussi. Il faut donc chercher ailleurs que dans les inégalités maintenues des explications pertinentes au phénomène actuel.

[14] Ou en n’abordant qu’un segment de l’insécurité : la criminalité financière

[15] Le gouvernement s’est beaucoup vanté d’avoir fait baisser les chiffres de la délinquance en 2003. Mais cela ne fait que la ramener à un niveau supérieur à celui où elle était en 2000, c’est-à-dire à un niveau déjà « catastrophique » si l’on en croit les propos tenus par l’opposition de droite sous la législature 1997-2002. Dans son livre (Libre, Laffont, 2001), rédigé en 1999, Nicolas Sarkozy décrivait longuement une « explosion de la délinquance ». Or, il y avait eu en 1998, dernière année de référence et de comparaison possible à l’époque où ces lignes étaient écrites, 3.565.525 crimes et délits enregistrés par les services de police et de gendarmerie. En 2003, ce chiffre global était de 3.974.694 ! Soit 409.169 crimes et délits de plus... Si « explosion » il y avait (ce qui est contestable : comment la métaphore de l’explosion peut-elle cerner une croissance qui débute au milieu des années soixante pour aller, quarante ans durant... jusqu’au siècle suivant ?), alors elle n’est pas terminée. Une légère baisse a été obtenue en 2003 par rapport à 2002 (laquelle, d’ailleurs, peut, assez simplement, s’expliquer par les effets de l’augmentation substantielle des incarcérations de 2000 à 2003), mais on voit que les questions soulevées par l’opposant sont loin d’avoir été réglées par le ministre, à l’issue de sa première année complète d’exercice.

[16] Un exemple ? Si vous outragez l’hymne national, vous irez en correctionnelle et vous encourrez deux mois de prison. Mais si vous me tapez dessus, que vous me cassez le nez, que je bénéficie à cause de cela de six jours d’incapacité totale de travail, vous irez devant un simple tribunal de police et vous n’êtes menacé que d’une amende. Tel est le code pénal, version 2003, après une loi clarificatrice votée par la majorité UMP de l’assemblée Nationale : l’atteinte à un symbole de la chose publique est théoriquement plus sévèrement punie que la violence interpersonnelle.

[17] Et comme la réalité résiste, on est tenté par la fuite en avant : la transformation de la justice pénale en machine à distribuer des peines de plus en plus lourdes, de plus en plus automatiques, de moins en moins intelligibles...

[18] Par exemple, Ulrich Beck, dans son livre consacré à « la société du risque », oppose ainsi l’égalité à la sécurité : « Tandis que l’utopie de l’égalité est riche d’une quantité d’objectifs de transformations sociales à contenu positif, l’utopie de la sécurité reste singulièrement négative et défensive : au fond, il ne s’agit plus d’atteindre quelque chose de « bien », mais simplement d’empêcher que se produise le pire.  » Cf. La société du risque, Champs Flammarion, 1986/2003. La « sécurité » que vise ici U. Beck est essentiellement celle qui protège des risques industriels.