AGORA

L'oubli : arme, trace ou droit

Colloque du 16 et 17 novembre 2017, organisé par Claire Soussen (EA 7392 Laboratoire AGORA - Université de Cergy-Pontoise) et Juliette Sibon ( UMR 8584 - Laboratoire d’Études sur les Monothéismes – Campus de Paris-Villejuif)

En contrepoint du célèbre « devoir de mémoire » dont l’expression évoque certes davantage l’époque contemporaine que les époques ancienne et médiévale, nous proposons d’initier une réflexion sur le thème de l’oubli. Les travaux de Paul Ricoeur[1] consacrés au temps et à la mémoire envisagent l’oubli comme antonyme de la mémoire et comme obstacle à la connaissance de l’histoire. Nous souhaitons ici envisager l’oubli  comme objet d’histoire pour lui-même. Celui-ci est conçu non comme un résultat par défaut du manque de mémoire, celle-ci étant un objet tout à fait pertinent pour le Moyen Âge comme en atteste l’insistance sur le respect du aux « autorités » ou l’entretien de la memoria dans le cadre des généalogies et de l’exaltation de la grandeur dynastique, mais comme un objet d’étude à part entière. Les « usages de l’oubli[2] » firent l’objet des discussions du colloque de Royaumont en 1986, et donnèrent lieu à des réflexions passionnantes. Nous souhaitons en poursuivre le cours pour l’Antiquité et le Moyen Âge, dans la littérature comme dans l’histoire. Une réflexion de nature épistémologique et historiographique sur la pertinence de l’oubli comme objet d’histoire semble nécessaire en ouverture des travaux. Puis nous tâcherons de confronter les perceptions de l’oubli dans la littérature profane et sacrée de l’antiquité où il apparaît comme honni, sinon comme un crime du moins comme une menace. Il est en effet conçu comme inimaginable pour les descendants du peuple hébreu lorsqu’il est appliqué à Jérusalem (Ps. 137. 5) dans la Bible[3], ou encore aux héros épiques lorsqu’il est appliqué à la mère patrie dans les poèmes homériques. Pourtant, à l’époque médiévale, l’oubli est prescrit comme un droit   pour les convertis du judaïsme et de l’islam au christianisme et le crime consiste alors, pour les chrétiens comme pour leurs anciens coreligionnaires, à leur rappeler leur ancienne foi. Mais l’oubli peut également être conçu comme un châtiment lorsque des criminels se voient condamnés à la damnatio memoriae -largement étudiée pour l’Antiquité, mais constituant néanmoins un objet nécessaire à la réflexion sur les usages de l’oubli-ou au bannissement loin de leur patrie durant plusieurs années. Mais l’oubli volontaire ou imposé en est-il vraiment un ? L’interdiction de se souvenir est-elle vraiment ou déjà un oubli ? Par ailleurs, le registre de la peine, de la pénitence ou de la purgation pourra constituer un cadre fécond pour l’interrogation sur l’oubli des crimes et des péchés. Enfin, on n’oubliera pas d’examiner les problèmes posés par la dimension matérielle du souvenir, ce que d’aucuns envisagent sous l’angle de la trace[4]. L’oubli est-il possible lorsque le document existe et quels sont alors les moyens mis en œuvre pour l’effacer ?

 

Le premier temps de la réflexion sera consacré à un cadrage méthodologique et conceptuel visant à déterminer l’épaisseur historique de l’oubli comme objet d’étude, entre littérature et histoire.

Le second temps de la réflexion sera consacré au droit à l’oubli comme condition d’insertion dans le cadre interconfessionnel.

Le troisième temps sera consacré à l’oubli comme outil ou enjeu politique dans le temps long.

 

Juliette Sibon Nouvelle Gallia Judaica, Claire Soussen Agora

 

[1] Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000.  

[2] Yosef H. Yerushalmi, Nicole Loraux, Hans Mommsen, Jean-Claude Milner, Les usages de l’oubli. Contributions au colloque de Royaumont, Paris, Seuil, 1987.

[3] Yosef Haïm Yerushalmi, Zakhor, Histoire juive et mémoire juive, Paris, La Découverte, 1984.

[4] Jean Greisch, « Trace et oubli : entre la menace de l'effacement et l'insistance de l'ineffaçable », Diogène, n° 201, 2003, p. 82-106.

 

Contact : claire.soussen @ wanadoo.fr

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