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Guerres, territoires et frontières de l'Europe « lotharingienne », du traité de Verdun de 843 au XIXe siècle

François PERNOT

En août 843, à Verdun, les trois petits-fils de Charlemagne se partagent les territoires de l’Empire de Charlemagne en trois bandes « longitudinales » nord-sud : Charles reçoit le royaume occidental bordé à l’est par l’Escaut, la Saône et le Rhône, ou Francia occidentalis, futur royaume de France ; à Lothaire sont attribuées la couronne impériale ainsi qu’une bande de territoire entre l’Escaut et le Rhin, plus la Bourgogne, la Suisse, l’Italie, la Provence, l’ensemble étant dès lors désigné comme la Francia media et plus tard la Lotharingia — « royaume de Lothaire » — ; enfin, Louis — surnommé le Germanique — prend les territoires à l’est du Rhin, ou Francia orientalis, bientôt appelée Germanie.Ce partage est fondateur car il organise l’ordre politique et international des États d’Europe occidentale aux époques médiévale et surtout moderne et constitue l’acte de naissance de la « question d’Occident ». Fondateur également, parce qu’il est à l’origine du processus d’unité française, car, si deux États n’ont pas aussitôt été créés, leur construction résulte justement de l’affrontement de deux peuples « français » et « allemand » dans « l’aire de confrontation franco-germanique » pour la conquête de la bande centrale entre Rhin, Alpes centrales et orientale à l’est, Escaut, Meuse, Saône et Rhône (le traité est parfois appelé « traité des quatre rivières ») à l’ouest, ce « territoire frontière militaire » riche et chargée de symboles — c’est la terre des capitales et des grandes résidences des dynasties franque, austrasienne et carolingienne — c’est donc la terre que chacun des royaumes de l’est et de l’ouest doit s’approprier pour prendre l’ascendant, l’hégémonie sur l’autre. Ce partage est lourd de conséquences, car il ne tient plus compte des limites de la Gaule sur le Rhin et crée donc entre la France et le Saint Empire – qui apparaît au Xe siècle – un « territoire frontière militaire » rapidement disputé, la France n’ayant de cesse de vouloir y prendre pied et le Saint Empire de résister à cette pression. Ce partage est donc souvent considéré comme à l’origine de plus de dix siècles de luttes politiques, diplomatiques, militaires entre les royaumes de l’est et de l’ouest, pour la possession des territoires médians, véritables enjeux géohistoriques des guerres européennes.

Mots clés : guerres, frontières, territoires, Europe « lotharingienne ». François Pernot, Les Cahiers d’AGORA.

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