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L’Allemagne dans le flou post-électoral

07.02.2018

Werner Zettelmeier, spécialiste des relations Franco-Allemandes, mène ses recherches au CIRAC (centre d’information et de recherche sur l’Allemagne contemporaine). Cet enseignant de l’UCP fait un point sur la crise post-électorale en Allemagne.

Le score d’Angela Merkel aux élections de septembre dernier ne lui a pas permis de constituer un gouvernement. Ce flou post-électoral est-il en train de se dissiper?

Les négociations sont encore en cours. Après l’échec de la coalition « Jamaïque » qui devait rassembler les conservateurs (CDU), les Verts et les libéraux (FDP), Madame Merkel s’est tournée vers le SPD. Dans un premier temps, les sociaux-démocrates voulaient rester dans l’opposition pour ne pas laisser la place de premier parti de l’opposition à l’extrême droite. Finalement le SPD s’est installé à la table des discussions et a approuvé le 21 janvier dernier les résultats des discussions exploratoires menées avec les chrétiens démocrates. Mais rien n’est fait, Angela Merkel et le SPD sont en train de négocier à présent le contrat de coalition qui sera ensuite soumis à l’approbation de la base du parti social-démocrate. Environ 500 000 militants du SPD devront s’exprimer en mars. Le gouvernement de Madame Merkel ne se formera pas avant Pâques.

S’ils n’arrivent pas à se mettre d’accord sur un contrat de coalition ou si la base du SPD rejette ce projet d’alliance, que se passera-t-il ?

La crise s’aggravera. Comme Angela Merkel n’est pas chancelière en exercice, elle ne fait qu’expédier les affaires courantes, elle ne peut pas poser la question de confiance et le Parlement Allemand n’a pas non plus la possibilité de s’auto-dissoudre. Il est donc impossible de provoquer des élections anticipées. Je pense que si la coalition CDU et SPD n’est pas conclue, Angela Merkel formera un gouvernement minoritaire, comme cela se fait au Danemark ou en Espagne. Elle sera ensuite obligée de trouver des majorités ad hoc pour chaque nouvelle loi. A mon avis, cette situation hypothétique ne durerait pas longtemps.

Cette crise post-électorale fragilise-t-elle le pays ou Madame Merkel ?

Elle fragilise davantage Angela Merkel. Elle effectue certainement son dernier mandat et beaucoup, au sein même de son parti, envisagent déjà l’après-Merkel.

Cette crise met-elle à mal le projet européen ?

Madame Merkel a déclaré qu’il est capital d’avoir un gouvernement stable en Allemagne pour agir en Europe. Elle dit aussi qu’elle souhaite un nouveau départ pour l’Europe à un an des élections européennes qui font redouter à beaucoup de monde la montée des extrêmes droites et autres populistes eurosceptiques. Pour entreprendre des réformes, il est essentiel que le couple franco-allemand soit sur la même ligne. Emmanuel Macron a énoncé les réformes qu’il voulait pour l’Europe. Nous verrons ce que dira le futur gouvernement Merkel. A mon avis, l’idée d’un impôt commun sur les sociétés est plutôt soutenue en Allemagne, mais les Irlandais (et d’autres pays pratiquant des taux très bas sur les sociétés) s’y opposeront. Concernant la mise en place d’un budget et d’un Président de la zone Euro, les dirigeants conservateurs allemands y sont plutôt réticents.

Beaucoup de personnalités françaises, à gauche surtout, pensent que Madame Merkel a dicté la politique d’austérité à l’échelle de l’Europe depuis dix ans. Sa position va-t-elle infléchir, la fameuse règle des 3% de déficit budgétaire va-t-elle être supprimée ?

En France, certains voient de l’austérité, alors qu’en Allemagne la situation n’est pas perçue ainsi. Dans une zone monétaire, il faut des règles qui s’appliquent à tous et une politique budgétaire intelligente est une politique qui permet de maîtriser la dette publique. A mon avis, l’idée de mutualiser la dette ne sera donc pas suivie par l’Allemagne, du moins dans les conditions actuelles où la politique budgétaire reste largement une compétence nationale. En revanche relancer les investissements publics et privés peut être plutôt accueilli favorablement, surtout chez les sociaux-démocrates. Concernant les pratiques en cours de rachat des dettes souveraines de la Banque centrale Européenne qui aux yeux de beaucoup d’Allemands ne sont pas couvertes par une interprétation stricte des missions de la BCE, pour le moment, Madame Merkel ne dit rien.  C’est le président de la Banque fédérale d’Allemagne qui exprime son désaccord avec Mario Draghi.  

En France, l’Europe n’était pas au cœur de la campagne présidentielle l’an dernier. Ce sujet intéresse-t-il davantage les responsables politiques outre-Rhin et les Allemands en général ?

La politique européenne est au centre des débats en Allemagne et ce depuis le début. Le développement économique de l’Allemagne repose sur la construction européenne, car la croissance allemande et donc la prospérité du pays est tirée par l’existence du marché commun.  Les partis historiques (CDU, SPD, Libéraux) mais aussi les Verts sont d’accord sur le principe même de la construction européenne. L’extrême gauche allemande, de création plus récente, me semble aussi plus nuancée que la France insoumise par exemple sur ce point. Les divergences entre les partis portaient et portent davantage sur les modalités pour réaliser le projet européen. Aujourd’hui, l’extrême droite (AfD) conteste le principe même de l’intégration européenne. Au niveau des électeurs, le rejet de l’Europe est moins présent qu’en France. Les études montrent que seulement un tiers des électeurs du AfD de septembre dernier adhère aux idées du parti d’extrême droite, pour les deux tiers restants il s’agissait plutôt d’un vote de protestation.

 

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