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Entretien avec Anne Lehoërff

01.07.2020

Anne Lehoërff, professeur des universités en archéologie et vice-présidente du Conseil national de la recherche archéologique, rejoint les équipes de CY Cergy Paris Université. Agrégée d’histoire et archéologue, cette auteure d’ouvrages cumule également des activités de recherche, en particulier en archéométallurgie et de commissaire d’expositions.

Anne Lehoërff, CY Cergy Paris Université © Anne Lehoërff

CY Cergy Paris Université (CYU) : Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est la Protohistoire et ce qui vous a attiré dans cette période ?

Anne Lehoërff (AL) : La Protohistoire est une période historique qui se situe entre la Préhistoire et l’Antiquité. Pour l’Europe sur laquelle je travaille, c’est une période d’une durée de 6000 ans environ, qui débute avec les mutations de la néolithisation, la naissance du monde agricole, des paysans, des villages, des nécropoles, d’artisanats variés et très spécialisés qui répondent à des besoins de plus en plus nombreux. Ce temps correspond à des mutations sociales importantes et à une emprise toujours plus grande de l’homme sur son environnement. Elle s’achève lorsque Rome impose sa domination dans une large partie de l’Europe et de la Méditerranée et qu’une nouvelle géopolitique se dessine à la fin du Ier siècle avant notre ère.

Je suis "entrée en Protohistoire" par l’artisanat, portée par l’envie de voir des hommes "invisibles", les artisans, à travers leurs fabrications. J’ai choisi des matériaux auxquels j’ai été sensible grâce aux premières fouilles archéologiques que j’ai effectuées quand je débutais ma licence à Bibracte (Morvan), dans un atelier de bronzier et grâce à des rencontres de chercheurs et d’un artisan bronzier, Jean Dubos, compagnon du devoir avec qui je travaille toujours aujourd’hui 30 ans plus tard…

Je crois que c’est ce paradoxe que porte en elle la Protohistoire qui m’intéressait, et m’intéresse toujours : comprendre des hommes auxquels on pouvait s’identifier, qui n’avaient pas laissé de sources écrites mais uniquement des traces archéologiques nombreuses et complexes ; d’une certaine manière, leur redonner une visibilité, une parole, écrire leur histoire à travers des données qui semblaient muettes et immobiles. Il y avait là un jeu autant qu’un défi. C’est un jeu sérieux, ambitieux, parfois compliqué, mais passionnant.

CYU : Après votre agrégation d’histoire, puis votre doctorat en archéologie, vous avez été nommé à l’Ecole Française de Rome (EFR) puis membre à l’Institut universitaire de France, quelles étaient les thématiques de vos projets ?

AL : J’ai passé l’agrégation d’histoire en 1994 d’une part car cela s’inscrivait dans un cursus académique cohérent et d’autre part parce que je voulais pouvoir affirmer ma place légitime et ordinaire d’historienne grâce à ce "label" français, y compris en tant que protohistorienne ne disposant que de sources archéologiques et d’aucun écrit.

En doctorat qui était une co-tutelle franco-italienne et durant mes années comme membre de l’EFR, j’ai fouillé dans différents sites, en lien ou non avec mes recherches, et travaillé sur l’artisanat métallurgique de l’Age du bronze italien. L’objectif était de restituer des chaînes opératoires d’objets de très grande technologie, de comprendre tout un système artisanal et les sociétés dans lesquelles ces activités prenaient place. J’étais donc sur le terrain, en musée, et également en laboratoire pour des études d’archéométallurgie pour lesquelles j’avais été formée au laboratoire du Louvre (aujourd’hui C2RMF) parallèlement à mes deux licences. En 2005, j’avais réussi à créer un modeste laboratoire où j’ai également formé des étudiants. Pouvoir aujourd’hui renforcer mes travaux et accompagner des étudiants dans ces domaines grâce à une collaboration renforcée avec le C2RMF est une très belle perspective.

Maître de conférences, puis professeur, j’ai poursuivi des travaux sur l’artisanat métallurgique de l’Age du bronze en ouvrant mes corpus d’étude à des espaces plus larges, recouvrant l’Europe occidentale et septentrionale. Je me suis en particulier intéressée aux armes, à leur fabrication, toujours avec cette ambition d’intégrer ces questions techniques à des perspectives sociétales et historiques. Dans ces travaux, je me suis donc intéressée à la naissance de la guerre et aux modalités qui se mettent en place à partir de 1600 avant notre ère pour l’organiser. C’est un sujet sur lequel je continue à travailler.

Cuirasse de l'Age du bronze conservée au musée de l'Armée à Paris, au moment de la prise photo 3D et opération de prélèvement pour archéométallurgie © Anne Lehoërff
Cuirasse de l'Age du bronze conservée au musée de l'Armée à Paris, au moment de la prise photo 3D et opération de prélèvement pour archéométallurgie © Anne Lehoërff

Mes dernières thématiques de projet pour l’Institut universitaire de France sont presque politiques puisqu’il s’agit de questions réflexives sur la notion de "valeurs" vécues autant qu’étudiées au sein de ces sociétés orales qui, dans les hiérarchies conscientes ou inscientes, sont perçues comme moins "évoluées" que celles que l’on a appelées les "grandes civilisations", celles de l’écrit… Mon questionnement est double : comment peut-on percevoir ces valeurs structurantes au sein des sociétés anciennes et que nous enseignent ces réflexions sur notre propre regard ? Les moyens de répondre ne sont pas simples, mais là encore les artisanats spécialisés sont une porte d’entrée formidable.

Je m’intéresse également à l’histoire de l’archéologie, ses méthodes, ses évolutions, sa place au sein des sciences sociales et historiques. Plus récemment, je me suis penchée sur la mort dans les sociétés anciennes et de toutes les questions que ce sujet peut poser non seulement sur le terrain (en Ile-de-France, j’ai fouillé des sépultures du Néolithique final dans l’Essonne et dans l’Oise), mais également d’étude, de conservation et de présentation au public.

Un enseignant-chercheur débute avec les thèmes qui sont ceux de son doctorat, puis il élargit sans cesse son cercle d’intérêts au fil des années, des rencontres, des événements, des échanges avec des étudiants ou des collègues. Il faut se laisser porter, se laisser la possibilité de ne pas savoir complètement ce que l’on fera dans cinq ans, cela participe aussi de la magie de ce métier.

CYU : Vous avez dirigé le projet européen "BOAT 1550 BC", pouvez-vous nous en dire plus ?

AL : Le projet européen "BOAT 1550 BC" que j’ai dirigé entre 2011 et 2014 a été une très belle aventure scientifique et humaine qui a rassemblé une centaine de personnes dans trois pays (France, Belgique, Angleterre). Le point de départ était une découverte incroyable de 1992, celle du plus vieux bateau maritime d’Europe, daté de 1550 avant notre ère, d’un type dit "à bords cousus", très complexe et qui assurait des liaisons en Manche et Mer du Nord.

Réplique du bateau d'une exposition à Boulogne-sur-Mer, projet BOAT 1550 BC © Anne Lehoërff
Réplique du bateau d'une exposition à Boulogne-sur-Mer, projet BOAT 1550 BC © Anne Lehoërff

Il s’agissait de faire la synthèse de 20 ans de recherche internationale sur cette découverte, les questions de navigations et les sociétés de cette époque de l’Age du bronze. Le but était également de partager les connaissances des archéologues avec le public et de lui montrer que la mer à cette époque était un lieu de passage et de circulation et non une frontière infranchissable. Les données archéologiques sur les littoraux de ces régions soulignent des similitudes très fortes dans les modes de vie, les types de maisons, les rituels funéraires, etc.

Au cours de ces années, nous avons réalisé une réplique du bateau à l’échelle 1/2, une exposition trilingue itinérante accompagnée d’un ouvrage et de livrets pour enfants, organisé des conférences grand public et des rencontres scientifiques, conçu et mis à disposition des mallettes pédagogiques à disposition gratuitement des enseignants dans les trois pays. Nous avons été très actifs ! Nous aimerions aujourd’hui développer d’autres aspects, mais le contexte (en particulier le Brexit) n’est pas simple…

CYU : Dans le cadre de votre arrivée à CY Cergy Paris Université, quels projets ou collaborations pourraient voir le jour ?

AL : Je ne vais pas vous assommer avec une liste à la Prévert (moins poétique !), mais vous donner quelques pistes. Il serait intéressant de développer une dynamique archéologique dans l’ouest de l’Ile-de-France, en lienavec le Musée d’archéologie nationale qui se trouve à Saint-Germain-en-Laye, mais également dans le cadre du Centre de conservation et d’études  qui va être créé dans l’ouest parisien, en collaboration avec le Service régional de l’archéologie.

Depuis plusieurs décennies l’archéologie préventive accompagne les travaux d’aménagement et a livré des corpus documentaires considérables qui pourraient faire l’objets de recherches, y compris pour des étudiants. C’est essentiel que ces derniers aillent non seulement sur le terrain de fouilles (pour l’université, il existe déjà le chantier école de Genainville dirigé par mon collègue Vivien Barrière, et on peut imaginer d’autres terrains), mais qu’ils aient aussi des opportunités pour travailler directement sur des collections anciennes, des archives, des technologies innovantes employées en archéologie, et de pouvoir réfléchir ainsi à l’ensemble de la chaîne opératoire et avec des acteurs eux aussi variés. Je suis très attachée à mettre en évidence la diversité de l’archéologie et à valoriser son rôle "dans la cité". Elle est affaire des chercheurs et des spécialistes bien sûr, mais elle dépasse ce cadre par sa présence dans notre environnement. Il faut donc la porter auprès des citoyens, des enseignants, des aménageurs, des édiles, des politiques…

De manière plus globale, il est important de renforcer la place de l’archéologie dans le pôle patrimoine de l’université, de la Fondation des Sciences du Patrimoine et de ses partenaires (l’Institut national du Patrimoine, le laboratoire du C2RMF, le Musée du Quai Branly, etc.), de structures muséales parisiennes ou des départements qui entourent la capitale. Le patrimoine archéologique d’Ile-de-France est très riche et reste souvent méconnu. Il y a de nombreuses perspectives en archéologie et de manière transversale avec l’anthropologie ou les sciences de laboratoire. J’envisage des projets de manière très ouverte et je suis impatiente de pouvoir effectivement concrétiser ces collaborations interinstitutionnelles et pluridisciplinaires.

Enfin, je rejoins une équipe, un laboratoire de recherche qui sera une Unité Mixte de Recherche (UMR) en janvier 2021, une Ecole Universitaire de Recherche (EUR) qui a également déjà des dynamiques autour de questions patrimoniales, et l’alliance EUTOPIA qui se déploie à l’échelle européenne. Si je n’ai pas encore de contact avec toutes les universités de l’alliance, je travaille depuis très longtemps avec celle de Göteborg en Suède qui est leader en archéologie. Dans ce vaste et riche contexte, il peut y avoir des projets qui se dessinent et qui se discutent, et au sein desquels l’archéologie pourra jouer un rôle.

CYU : Vous occupez une chaire Initiative d’excellence, en quoi cela consiste-t-il ?

AL : J’occupe une chaire dite "Inex" qui est un poste un peu particulier, financé par les moyens acquis grâce à l’Initiative d’excellence que le projet Paris Seine Initiative (aujourd’hui appelé CY Initiative) a obtenue en 2017 dans le cadre du "PIA 2", c’est-à-dire la 2e phase du programme d’investissements d’avenir de l’Etat en matière de recherche et de développement universitaire. 

Ce type de chaire a pour objectif non seulement de travailler des dynamiques à l’échelle du campus et des territoires, mais également de porter des projets de recherche en tant que lead partner (chef de file) ou collaborateur à l’échelle nationale et internationale. C’est un poste passionnant et stimulant car il y a une marge de liberté, de création, de possibles perspectives. Le titulaire en donne les contours, la nature, l’identité. Pour ma part, ce sera un poste d’archéologie des mondes anciens, plus particulièrement de Protohistoire, essentiellement en Europe, mais en s’autorisant des ouvertures vers d’autres périodes et régions du monde, des collaborations avec des anthropologues, des historiens des textes, etc.

Bien sûr, un tel poste ne décharge pas des obligations de service communes à l’ensemble des enseignants-chercheurs de l’université.

CYU : Vous avez été commissaire principale de plusieurs expositions, est-ce une expérience que vous souhaiteriez réitérer ?

AL : L’expérience des expositions est passionnante. Ce n’est pas un monde isolé de la recherche. Le projet originel des musées porte même en lui tout le contraire ! C’est le lieu à la fois où l’on montre, où l’on échange, débat, apprend.

J’ai trouvé passionnant d’imaginer de quelle manière on pouvait "mettre en récit", et placer dans un espace en trois dimensions avec ses contraintes spécifiques, les résultats d’une recherche archéologique. Un détail qui a son importance : en très grande majorité, nos vestiges ne sont guère des "œuvres" au sens où l’entend l’histoire de l’art qui reste très associée à l’archéologie en France selon une tradition qui remonte au XVIIIe siècle et qui ne correspond plus à la réalité d’aujourd’hui. L’archéologie livre des traces très variées, aussi bien des éclats de silex, des pollens, des charbons de bois ou des fragments divers, pas toujours esthétiques, et de manière plus abondante que de "beaux objets" et tous sont intéressants pour écrire l’histoire des sociétés du passé.

Détail du prélèvement d'une des épées de l'Age du bronze du dépôt de Crundale (Kent) © Anne Lehoërff
Détail du prélèvement d'une des épées de l'Age du bronze du dépôt de Crundale (Kent) © Anne Lehoërff

Dans les publications, les chercheurs sont habitués à utiliser ces documents. Mais dans une vitrine, que montre-t-on ? Pour raconter quelle histoire et avec quel message ? A quel public ? Pour le chercheur comme le pédagogue, c’est un formidable défi. Donc, pour répondre à la question, oui, j’ai très envie de réitérer cette expérience et travailler avec mes collègues de différents musées d’Ile-de-France et éventuellement d’autres régions si l’occasion se présente. D’ailleurs, nous avons un projet en cours avec le Musée d’archéologie nationale. Les séminaires doctoraux et de master se dérouleront dès l’an prochains, au moins en partie, dans des musées avec lesquels nous sommes en train de préparer des conventions, ce qui permettra de renouer avec la pratique ancienne des enseignements académiques dans ces institutions qui ont su se renouveler et s’adapter au public comme aux technologies innovantes.

En savoir plus

Titres récents d’Anne Lehoërff

  • Le Néolithique
    Presses Universitaires de France, Collection "Que Sais-je", numéro 4188, 2020
  • L’Archéologie
    Presses Universitaires de France, Collection "Que Sais-je", numéro 4122, 2019
  • Rencontre avec nous-mêmes. Les restes humains en contexte archéologique
    Esprit, 457, p. 131-142, septembre 2019
  • Par les armes. Le jour où l’homme inventa la guerre
    Belin, collection "Histoire", 2018
  • Préhistoires d’Europe. De Neandertal à Vercingétorix. –40 000/–52
    Belin, collection "Mondes anciens", 2016
  • Beyond Horizon. Societies of the Channel and North Sea 3500 years ago / Par-delà l’horizon. Sociétés en Manche et mer du Nord il y a 3500 ans / Voorbij de Horizon. Samenlevingen in Kanaal en Noordzee 3500 jaren geleden
    Somogy, 2012
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