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« L’histoire est un scénario libre de droit »

28.11.2017

Patrick Garcia, Professeur d’histoire contemporaine à l’UCP, étudie les usages publics de l’histoire et montre que les historiens n’ont pas le monopole de l’Histoire. Les responsables politiques, les associations mais aussi les artistes ne se gênent pas pour réécrire le récit national et façonner notre mémoire collective.

« L’histoire est un scénario libre de droit », s’amuse Patrick Garcia, enseignant-chercheur rattaché au laboratoire Agora. Les cinéastes, les journalistes, les associations ou encore les candidats à l’élection présidentielle ne se privent pas de « malaxer » l’histoire. Patrick Garcia explique au fil de ses travaux que les usages publics de l’histoire sont en plein essor. Ces dernières années sont en effet marquées, selon lui, par la pluralité des mémoires dans l’opinion et par l’inflation des commémorations dans l’espace public. Ses recherches sur le Panthéon ou sur le rapport des présidents de la Vème République à l’histoire montrent comment la société française perçoit son passé et comment elle construit son « économie mémorielle ».

Patrick Garcia remonte à la fin du XIXème siècle pour décrire l’évolution des usages publics ou « sociaux » de l’histoire. A cette époque, la France a du mal à se remettre des révolutions à répétition qui ont secoué le siècle. Les dirigeants de la IIIème République pensent qu’un récit national doit être façonné pour rassembler les Français et unir la Nation afin de stabiliser le pays. Les historiens revendiquent un tel magistère national. L’histoire universitaire, adaptée pour l’enseignement, sert de fondement à ce grand récit commun qui valorise de grandes figures et des pages glorieuses que l’on va enseigner particulièrement dans les écoles communales. Cette vision de l’histoire se lit aussi dans l’espace public, avec l’installation de statues à la gloire des « grands ancêtres » : philosophes des Lumières, martyrs de la libre pensée, héros de la Révolution et par une toponymie républicaine. A Paris, les places sont baptisées Place de la Nation, Place de la République, tandis que les nouvelles avenues qui y conduisent prennent noms : Voltaire, Diderot… Dans sa démonstration, Patrick Garcia n’omet pas les antagonismes de l’époque, « le récit des républicains libéraux n’est pas celui des monarchistes catholiques ».

La crise du récit national

Ce modèle tient à peu près jusque dans les années 1970, estime le professeur d’histoire de l’UCP. Après les guerres coloniales et mai 68 un nouveau rapport au passé s’instaure et déstabilise profondément le récit national. « A une histoire-mémoire marquée du sceau de l’universalité succèdent une pluralité des mémoires qui revendiquent une reconnaissance », écrit Patrick Garcia. Avec l’élection de François Mitterrand, l’Etat s’engage dans la multiplication des commémorations. La « Panthéonisation » devient un rituel symbolique mis en scène à la télévision. Jacques Chirac s’inscrit dans le sillage de son prédécesseur en créant des journées à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l’Etat français (16 juillet), à la mémoire des Harkis (25 septembre), des morts en Indochine (8 juin), en Algérie, en Tunisie et au Maroc (5 décembre) ou encore en rendant hommage à l’appel du 18 juin du Général De Gaulle.

La guerre des mémoires

Dans cette nouvelle économie mémorielle, l’Etat reconnaît une série de pages sombres de l’histoire française. En 1995, lors de la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv, Jacques Chirac reconnaît la responsabilité de la France dans la déportation. Des monuments sont érigés sur le quai Branly en souvenir des morts en Algérie ou dans le jardin du Sénat pour rappeler les crimes de l’esclavage. A Paris toujours, le maire Bertrand Delanoë inaugure des plaques à la mémoire du massacre du 17 octobre 1961 ou des morts au métro Charonne.

Ces gestes de repentance ravivent les dissensions et alimentent la guerre des mémoires. Des associations réclament que l’on débaptise les rues « Colbert » associé au Code noir ou celles qui rendent hommage aux armateurs négriers à Nantes, La Rochelle ou à Bordeaux. Le candidat Emmanuel Macron déclarait dans un média algérien durant la campagne présidentielle qu’il y avait eu des crimes contre l’humanité pendant la guerre d’Algérie. A l’inverse, une commune comme Le Cannet dans les Alpes-Maritimes dirigée par une fille d’un membre de l’OAS rend hommage aux « combattants d’Afrique du nord » en nommant ainsi une petite rue du centre-ville. « La grande problématique des présidents de la République depuis les années 90 est d’allier gestes de reconnaissance et gestes de fierté nationale », explique Patrick Garcia. La politique symbolique n’a jamais été autant mise à l’œuvre depuis que les élus ne se gênent plus pour se placer dans le champ de la mémoire. De leur côté, les historiens « font leur travail », estime Patrick Garcia. Librement. « Le registre de l’histoire est différent de celui de la mémoire. En France, l’espace des universitaires n’est pas menacé. Le problème se poserait si l’Etat ou si les associations dictaient aux historiens le récit qu’ils doivent publier. Ce n’est pas le cas, heureusement ! »

Patrick Garcia, professeur à l’Université de Cergy-Pontoise/IUFM de Versailles, est membre de l’école doctorale de l’UCP, chercheur titulaire au sein du laboratoire AGORA de Cergy-Pontoise et chercheur associé permanent à l’Institut d’histoire du temps présent (CNRS). Patrick Garcia donne des cours aux étudiants de Master et de Licence et à l’IEP de St Germain en Laye.

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