Recherche

Quel souvenir donne-t-on de Mai 68 ?

03.05.2018

Alors que l’anniversaire de Mai 68 fait la Une de tous les médias, Patrick Garcia analyse ce cycle commémoratif. L’enseignant-chercheur en histoire au laboratoire AGORA, explique que la mémoire est une « refabrication constante ».

A l’occasion des 50 ans de Mai 68, l’exercice de mémoire joue à plein.Quelle analyse en faites-vous ?

Il s’agit d’une commémoration non officielle principalement prise en charge par les médias. La particularité de ce cycle commémoratif est d’une part qu’il s’est construit autour de quelques grands acteurs (Daniel Cohn-Bendit, Serge July, Gérard Miller…) présentés comme représentatifs d’une génération, d’autre part qu’il a donné lieu à une mémoire plutôt négative à tout le moins très critique.

La mémoire de Mai 68 se focalise pour l’essentiel sur le périmètre du quartier latin omettant l’importance du mouvement social qui a traversé la France bien au-delà des universités parisiennes. A la différence de mai-juin 1936, la mémoire du mouvement ouvrier a été plutôt laissée en déshérence par des organisations syndicales et politiques longtemps méfiantes à l’égard de Mai 68. Je rappelle que la CGT et le parti communiste avaient été en partie surpris et inquiétés par les événements de Mai 68.

A partir des années 80, c’est une mémoire négative de 68 qui a pris le devant de la scène dans le cadre d’un discours très offensif de la droite, illustré notamment lors de la campagne électorale de Nicolas Sarkozy en 2007. Cette vision péjorée s’exprime dans le qualificatif rapidement accolé aux acteurs : les « soixante-huitards ».

Les mémoires sont très contrastées. Mai 68 est-il encore un sujet clivant ?

Effectivement, 68 reste un sujet étonnamment clivant. Il est considéré par une partie de la droite comme l’origine d’une crise de la société française. 68 résumerait les maux dont serait accablée la société contemporaine : individualisme, refus de l’ordre, perte des valeurs morales et civiques… A gauche, Mai 68 peine à trouver sa place dans la grande chronologie des dates symboliques. Mai 68 marque, selon eux, une rupture culturelle et le développement du mouvement du féministe en France. Mais la contestation des interventions militaires américaines au Vietnam, le rejet de la société de consommation, la réfutation d’une société autoritaire et gérontocratique ont été comme recouverts par l’effondrement des pays socialistes, la crise et l’entrée dans le chômage de masse.

Toutefois aucun passé d’ampleur n’est jamais mort. Il peut toujours être réactivé comme référence. Comme les acteurs de 68 avaient brandi les drapeaux de toutes les révolutions, on voit bien ces derniers temps comment un mouvement social qui se cherche peut s’emparer de cette référence. La CGT, par exemple, convoque des manifestations le 22 mars ou le 13 mai… le fétichisme des grandes dates et des grands anniversaires… La mémoire n’est pas une donnée. Elle est en refabrication constante.

Quel est l’héritage de Mai 68 dans les universités ? Les étudiants du 22 mars contestaient le mandarinat et le règlement dans l’université.

Mai 68 marque incontestablement une rupture dans l’ordre scolaire et universitaire. Cette rupture est enregistrée aussitôt par la loi présentée par Edgar Faure qui introduit notamment la participation des étudiants à la gestion des universités et modifie leur organisation. C’est aussi dans le sillage de 68 que naît la revendication d’une plus grande autonomie des universités qui sera portée par la conférence des présidents des universités. Pour autant l’université rêvée en 68 n’a guère vu le jour mis à part la brève expérience de Vincennes. Le monde académique s’est recomposé et c’est le modèle entrepreneurial qui sert aujourd’hui de référence. Le fait que l’université soit en relation avec le monde de l’entreprise est désormais plus ressenti comme une nécessité que comme un défaut – en tout cas pour une large partie de la population et des étudiants. Par ailleurs l’affirmation de la place et du rôle des présidents portée par la logique de l’autonomie n’a guère à voir avec les aspirations de démocratie horizontale de 68.

Faites-vous un parallèle entre Mai 68 et les mouvements étudiants en cours dans plusieurs universités ?

Mai 68 nourrit l’imaginaire de l’agitation mais les combats ne sont pas du même ordre. Les situations sociale et sociétale ont changé. La place faite à la jeunesse – outre qu’elle est moins nombreuse que dans les années 60 – n’est plus la même et en conséquence l’exaspération suscitée par la société moralisante à l’encadrement vieilli, issue de l’Après-Guerre, ne peut plus servir de catalyseur. D’autre part le contexte politique et social a lui aussi complètement changé. 1968 traduit l’épuisement du gaullisme gaullien après dix ans de domination presque sans partage. L’aspiration à une rupture radicale avec le capitalisme est alors encore très prégnante et les organisations politiques et syndicales puissantes. Si la France connaissait aujourd’hui un important mouvement social celui-ci ne pourrait qu’être de nature très différente.

 

Partager :