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Isabelle Fromantin, quand l’infirmière se fait chercheuse

07.09.2017

Isabelle Fromantin, spécialiste des plaies à l’Institut Curie, n’est pas une infirmière comme les autres. La passion de son métier et son engagement auprès des patients la conduisent à développer une véritable spécialisation dans le traitement des plaies et plus particulièrement celles du cancer du sein. Grâce à un master effectué à l'Université de Cergy-Pontoise puis une thèse, elle devient Docteure en sciences expérimentales. Avec toujours le même but : le bien-être de ses patients.

Soigner, son rêve depuis toute petite. À 7 ans Isabelle Fromantin se voyait déjà infirmière. Aujourd’hui, c’est son métier et elle l’exerce à l’Institut Curie. Elle y panse les cancéreux. « Petite, je souhaitais être infirmière pour les lépreux, soigner leurs plaies, suite à un reportage que j’avais vu de la Fondation Raoul Follereau. J’ai grandi et mûri, mais ce souhait est resté intact », raconte-t-elle.


Isabelle a toujours eu cette « envie de soigner, avec une grande proximité avec les malades ». Diplôme en poche, cette toute jeune infirmière décide alors de rejoindre l’Afrique en tant que bénévole. « J’ai passé plus d’un an au Togo, en brousse, dans un hôpital d’enfants. »


De retour en France, Isabelle accepte un poste à l’Institut Curie, où elle a déjà effectué des stages et des jobs d’été en tant qu’aide-soignante pendant ses études. La cancérologie s’est alors imposée à elle : « Dès mon premier stage à Curie, j’ai aimé cette spécialité. Le cancer, c’est une tranche d’histoire de vie très particulière, parfois douloureuse. Et l’infirmière va s’y inscrire, pour faire en sorte que tout se passe au mieux. Des liens très forts se tissent avec les patients. Ils ne font pas que passer et nous les accompagnons dans cette aventure, quelle qu'en soit l'issue. »

Les plaies deviennent sa spécialité

Isabelle se démarque, toujours à la recherche de remèdes, de nouvelles solutions pour le bien-être de ses patients. « J’ai travaillé dans différents services pendant quatre ans (onco-pédiatrie, chirurgie ORL). Puis on m’a proposé de participer à la création de l’Unité Mobile de Soins Palliatifs. Aujourd’hui, il y en a partout, mais en 1997, c’était une sacrée aventure : une activité transversale pour s’occuper des personnes en fin de vie et mieux gérer les symptômes. J’ai alors été interpellée par le peu de soins apportés aux plaies tumorales et aux importants escarres. Ces plaies étaient vécues comme une espèce de fatalité, d’empreinte d’une mort à venir. »


En attendant, les patients étaient bien vivants et en souffraient (odeurs, écoulements, infection, saignements…). Elle a donc commencé à chercher comment mieux faire. Elle se forme, lit des revues scientifiques. Puis propose à sa direction d’ouvrir une activité pour ces malades porteurs de plaies chroniques, « ces plaies dont personne ne veut trop s’occuper ». « C’est ainsi, au fur et à mesure, que j’ai commencé à m’initier à la recherche. Au début assez maladroitement, puis de façon plus structurée. »

Une rencontre et un master recherche à l’UCP

Isabelle Fromantin reçoit l’ordre national du mérite pour son parcours. C'est lors de cette cérémonie qu’elle fait la rencontre de Véronique Larreta Garde, qui lui lance le défi de faire une thèse. La chercheuse lui ouvre alors les portes du laboratoire ERRMECe à l’université de Cergy-Pontoise. « Ma rencontre avec Véronique Larreta Garde a été déterminante pour la suite. Certes, je travaillais ponctuellement avec des chercheurs mais c’est elle qui m’a proposé de travailler avec son équipe sur un projet de recherche portant sur le biofilm (parfois des biofilms se forment sur les plaies par un agencement de différentes bactéries et leur présence empêche l'efficacité des traitements classiques), qui faisait écho à une de mes problématiques. »


Isabelle obtient alors un master recherche par VAE (Validation des Acquis de l’Expérience) à l'université de Cergy-Pontoise avec mention très bien. « Véronique m’a proposé de tenter une VAE en faisant valoir le travail que j’avais déjà fait, afin de pouvoir rentrer en thèse. Ça a été beaucoup de stress pour moi : je n’avais jamais mis les pieds à la fac, et je commençais à peine à prendre mes repères et comprendre le fonctionnement d’un labo. Heureusement elle m’a guidée, avec Damien Seyer (laboratoire ERMMECe également). Je ne vous cache pas que j’ai passé un été très moyen à remplir mon épais dossier de VAE et lorsque je suis arrivée à l’oral, j’étais persuadée d’être recalée. J’ai eu l’heureuse surprise de découvrir un jury intéressant, ouvert, ne se formalisant pas que je sois infirmière et qui a eu l’intelligence de se baser sur mes travaux et perspectives. C’est ainsi que j’ai passé ce cap et ai pu rentrer en thèse ».

Une première en France

Poussée par Véronique Larreta Garde, Isabelle se lance donc dans une thèse. « Là j’ai découvert qu’en s’associant avec des chercheurs, il était sans doute possible de lever plein d’obstacles et trouver des solutions pour les malades. » Durant sa thèse à ERRMECe, les deux femmes travaillent sur la microbiologie des plaies (études des plaies ou se forment des biofilms complexes résistants aux antiseptiques et aux antibiotiques).

« Ma thèse a consisté à étudier l’impact de la flore bactérienne et du biofilm qu’elle forme sur les plaies tumorales du sein (quand le cancer s’extériorise à la peau) et notamment sur les odeurs. Car ces plaies peuvent sentir très mauvais, avec un impact important sur la qualité de vie des malades (isolement, honte, répercussions familiales 

et conjugales majeures). » Isabelle devient la première infirmière de France à obtenir une thèse en sciences expérimentales.

Pour Véronique Larreta Garde, cette thèse et ses recherches avec Isabelle ont été un enrichissement commun : « Le fait qu’Isabelle ait fait une thèse lui a permis de prendre du recul scientifique pour voir le quotidien des plaies autrement et trouver des solutions innovantes de traitement. Et en contrepartie, Isabelle a apporté aux chercheurs sa vision réaliste du terrain dont ils ont besoin pour canaliser leurs idées ».

Dans son mémoire, Isabelle a mis en avant trois perspectives. La première, la nécessité de faire un travail plus large sur les plaies et le biofilm (une publication est en cours de soumission). La deuxième, la possibilité de développer un pansement anti-odeur plus efficace, non antiseptique et non antibiot

ique. Un brevet a été déposé en juillet 2016, les prototypes sont en cours de réalisation et seront disponibles avant fin 2017. La troisième, faire du diagnostic précoce du cancer grâce aux odeurs (imperceptibles pour l’homme) dégagées par la maladie, le projet KDOG.

KDOG, détecter le cancer par l'odorat du chien

Après sa thèse, Isabelle se lance dans un nouveau projet. Elle réunit chercheurs et cliniciens pour renforcer ses axes de recherche, et s'orienter vers la détection olfactive du cancer du sein. C’est ainsi qu'est né le projet KDOG : une équipe pluridisciplinaire composée de soignants, de pathologistes, de chimistes et d’experts cynophiles, prêts à mettre l’odorat des chiens au service du progrès médical. Leur souci : simplifier la détection en utilisant la sueur et éviter la mammographie.


Comment ça marche ? Des compresses sont directement posées sur la peau des patientes, pour permettre un dépistage « transcutané », non invasif et indolore. Les chiens formés par les experts cynophiles à repérer l'odeur des cellules cancéreuses détectent ensuite les personnes infectées en laboratoire. « Nous avons eu 100% de réussite pour la phase de concept. Le projet KDOG répond à la nécessité de simplifier le diagnostic pour l'étendre à toutes les populations concernées et à tous les types de cancers. Cette méthode de détection fiable, simple et peu onéreuse sera parfaitement adaptée et reproductible dans les pays émergents, où nombre de cancers ne sont tout simplement pas détectés. »


La prochaine étape est la mise en place d’une étude clinique avec 1000 femmes et la formation de plus de chiens. Parallèlement à ce projet : Isabelle continue à suivre les plaies de ses patients, « bien sûr » !

 

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