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L’école à la maison, une tendance dans notre société ?

03.02.2017 - 16.05.2017

Le laboratoire EMA (Ecole, Mutations, Apprentissages) ouvre un séminaire sur le "homeschooling". Les 3 février, 14 mars et 16 mai, les chercheurs de l’UCP invitent un auteur d’une publication universitaire récente à présenter par visioconférence ses travaux sur les pratiques de non scolarisation.

Marginales en France, les pratiques de non scolarisation sont toutefois en légère augmentation. Les derniers chiffres indiquent qu’environ 25 000 enfants, soit 0,3% des enfants âgés de 6 à 16 ans, suivent une instruction à domicile (CNED ou en famille).

Le thème du "homeschooling" suscite de plus en plus d’intérêt, les internautes sont très nombreux à se rendre sur les réseaux sociaux et sur les sites d’information. À commencer par la page du laboratoire EMA qui annonce un séminaire sur le sujet.

À l’UCP, le projet de recherche Proscief (le processus de scolarisation à l’épreuve de l’instruction en famille) est dirigé par Philippe Bongrand, Magalie Boudoux, Séverine Colinet et Jean-François Nordmann. Ils explorent avec un groupe d’universitaires un thème peu investi par la recherche française.
Aux Etats-Unis, où le homeschooling est davantage étudié, les chercheurs américains se penchent sur cette question en raison de la croissance exponentielle des pratiques de non scolarisation (3% de la population d’âge scolaire).

Peter Gray (Boston College) intervient le vendredi 3 février, Milton Gaither (Messiah College) le mercredi 14 mars et Mélissa Plavis (université Paris-Nanterre) le mardi 16 mai.
Les visioconférences, suivies d’une discussion avec le public, sont proposées dans la salle A204 du site de Gennevilliers.

Plus d'informations sur le Séminaire "Homeschooling, Home Education, Instruction dans la famille, École à la maison…"

Interview de Philippe Bongrand, maître de conférences à l’UCP et chercheur au laboratoire EMA.

Il analyse l’intérêt porté pour le homeschooling dans notre société.

Le ministère de l’Education nationale a récemment mis en évidence l’augmentation de l’instruction à domicile, comment l’expliquez-vous ?

Je vois une explication à long terme, l’élévation du niveau de qualification de la population rend probablement les parents plus compétents, et donc susceptibles de s’autoriser à engager la non scolarisation de leurs enfants. À plus court terme, il pourrait y avoir un effet de plus grande circulation de l’information : des sites web, des réseaux sociaux, des livres et des reportages de presse écrite et audiovisuelle permettent sans doute à des parents d’apprendre l’existence de la non scolarisation et de trouver l’accompagnement qui permet de s’y engager. J’ajoute que le nombre augmente aussi parce que l’évolution part de très bas.

Quels sont les milieux sociaux concernés ?

Tous les groupes sociaux semblent concernés ! Dans le cadre des enquêtes que nous menons à l’université de Cergy-Pontoise, les parents non scolarisants résident dans des territoires ruraux comme urbains, parfois dans des quartiers extrêmement défavorisés. Ils exercent des métiers très divers au plan économique, et leurs identités nationales et ethniques sont également contrastées.

Quelles sont les motivations des familles ? Ce choix résulte-t-il d'une expérience négative du système scolaire ?

Certains parents peuvent en effet éprouver puis déplorer les difficultés du système scolaire, par exemple lorsque leurs enfants ont des besoins éducatifs particuliers ou qu’ils ont une stratégie pour éviter l’établissement scolaire de leur quartier. Ceci étant dit, dans nombre d’autres situations, des parents qui n’ont pas « souffert » de l’école décident dès avant l’école maternelle de ne pas scolariser leurs enfants, qui sont dès lors, eux aussi, indemnes de toute expérience négative. La « motivation » est alors ailleurs, par exemple dans un style éducatif soucieux du rythme, des intérêts et de l’autonomie de l’enfant.

Les méthodes pédagogiques alternatives sont-elles majoritaires ?

Par définition, la liberté d’enseignement des parents donne lieu à des pratiques très différentes. Certaines familles se réclament de courants pédagogiques « différents », mobilisant par exemple du matériel M. Montessori. D’autres approches encore, en référence notamment à J. Holt, placent l’initiative et la curiosité de l’enfant au principe des apprentissages, au point de remettre en question le principe même d’une « éducation » et d’une « pédagogie ».

Ces pratiques de non scolarisation sont-elles parfois motivées par des croyances religieuses, comme les "créationnistes" par exemple ?

Des parents peuvent en effet avancer des "motifs" religieux pour instruire dans la famille. C'est très explicite aux États-Unis : pour les deux tiers des enfants concernés, les parents indiquent que c'est l'une des raisons de leur décision de ne pas les scolariser, et pour un enfant sur six, c'est même la plus importante raison. En France, nous n'avons pas ce genre de statistique et il est donc impossible d'avancer des proportions.

Comment la question de la socialisation de l'enfant est-elle prise en charge ? N'est-ce pas le principal point faible de l'instruction à domicile ?

C’est manifestement le principal lieu commun concernant l’instruction à domicile. Les familles qui ne scolarisent pas leurs enfants ne vivent pas recluses. D’une part, leur démarche s’inscrit souvent dans des réseaux (voisinage, réseaux sociaux) sources d’une intense sociabilité. On peut observer des familles « non scolarisantes » dont les relations semblent au moins aussi nourries que celles des familles d’enfants scolarisés dans un même établissement. D’autre part, ces familles fréquentent souvent, et peut-être même plus que d’autres citoyens, les espaces publics tels que les médiathèques, centres d’animations, parcs ou musées.

Connaît-on l'avenir de ces enfants ? Sont-ils autant diplômés que les autres ? Ont-ils une insertion professionnelle comparable ?

Sur ce point, on ne connaît que des exemples et, faute d’enquête sérieuse, il ne semble pas possible de formuler des conclusions en termes de plus grande ou de moindre efficacité que le système scolaire. La plupart des enquêtes portant sur ces questions aux États-Unis estiment que les homeschoolers font au moins aussi bien, voire mieux, que le système scolaire américain, mais, outre certaines limites méthodologiques fragilisant ces enquêtes, il y a de très nombreux arguments qui interdisent d’en transposer les résultats au cas français.

Quels sont les aspects positifs ou négatifs de ce choix ? Présente-t-il des risques ?

La scolarisation étant massivement perçue comme servant l’intérêt des enfants, le droit à l’éducation est souvent indûment assimilé à l’obligation de scolarisation, et les parents qui en dispensent leurs enfants sont dès lors soupçonnés de miner l’avenir de leur enfant. De fait, nombre de citoyens, d’élus ou d’agents de l’État chargés de contrôler l’instruction dans la famille placent ces parents dans une situation de stigmatisation. À contrario, un aspect positif, et central, tient à ce qu’une non scolarisation qui fonctionne peut correspondre à l’épanouissement des enfants et donner à ses parents le sentiment d’avoir la maîtrise de leurs choix de vie. Comme toute pratique, l’instruction dans la famille représente bien sûr une prise de risque. Le fait de remettre en cause une institution aussi centrale que la scolarisation emporte de nombreux autres choix associés, au point d’être finalement solidaire d’un véritable mode de vie. La non scolarisation peut (re)mettre en question le rôle du ou des parents, l’emploi de leur temps, les ressources économiques du ménage et expose à la méconnaissance d’une pratique marginale.

 

Page personnelle de Philippe Bongrand

Interview : Guillaume Gesret.

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