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« L’Etat islamiste peut se transformer et rester un danger »

15.11.2017

Jenny Raflik est historienne et spécialiste du terrorisme. La chercheuse rattachée au laboratoire Agora à l’UCP évoque l’avenir de Daesh à l’heure où l’organisation terroriste vient d’être chassée de Raqqa (Syrie).

Vous avez souvent expliqué que le projet politique de Daesh avait besoin d’un territoire pour s’établir. Or Daesh perd du terrain en Syrie et en Irak. Cela veut dire que l’EI vit ses dernières semaines?

L’organisation Etat islamique, telle qu’on la connaît actuellement, vit sans doute, en effet, ses dernières semaines. En perdant tout d’abord Mossoul et maintenant sa capitale,  Raqqa, Daesh voit son rêve de Califat s’effondrer. Mais je ne suis pas optimiste pour autant car l’organisation peut se transformer et rester un danger. A la fois parce que Daesh investit d’autres territoires. Les djihadistes sont présents en Libye, dans le Sinaï, en Afghanistan, mais aussi en Asie. On les a vus aux Philippines et maintenant au Bangladesh, où ils exploitent la tragédie des réfugiés Rohingyas. Mais aussi parce que l’Etat islamique peut survivre, en Syrie et en Irak, sous une autre forme : celle d’une guérilla menée dans la clandestinité. Dans ce cas, chaque tension, comme c’est le cas entre chiites et sunnites, ou entre le gouvernement irakien et les Kurdes en ce moment, ouvre une faille dans laquelle le terrorisme peut prospérer.

Vous montrez dans votre ouvrage que la vague terroriste que nous connaissons actuellement est mondialisée. Les attentats frappent partout, pas seulement le monde occidental. Cela a-t-il favorisé les coopérations entre Etats pour lutter contre Daesh ?

La mondialisation et ses outils ont accéléré le développement de l’organisation terroriste. Daesh a su utiliser Internet, les réseaux sociaux, les circuits de financements pour se propager dans le monde entier. Mais il faut rappeler que les précédentes vagues terroristes, comme celle portée par les anarchistes au XIXème siècle, ou le terrorisme de guerre froide, s’étaient également développées à l’échelle mondiale. D’ailleurs, la première conférence internationale contre le terrorisme date de 1898. Ce n’est pas une affaire nouvelle.

L’Histoire montre que la coopération internationale se heurte à plusieurs écueils : tout d’abord, les Etats ont des intérêts nationaux divergents qui les empêchent de se mettre d’accord. On l’a observé sur le cas syrien, entre la Russie d’un côté, les Etats-Unis et l’Europe de l’autre. Ensuite, la lutte contre le terrorisme est instrumentalisée par certains Etats pour museler leur propre opposition politique interne. Certains régimes agitent le chiffon rouge du terrorisme pour mater les rebelles intérieurs. C’était le cas au XIXème siècle, ça reste vrai aujourd’hui. Enfin, je rappelle qu’il n’existe pas de définition juridique universelle du terrorisme. Chacun, de l’ONU aux Etats, dresse sa liste des groupes dits terroristes. Mais ces listes ne font pas l’unanimité, les Etats ne sont pas tous d’accord, on le voit par exemple avec les Kurdes.

Vous expliquez qu’un seuil existe dans l’esprit des populations. Au-delà d’un certain nombre d’attentats, les actes terroristes deviennent contreproductifs. L’émotion ne retombe pas et, de ce fait, la mobilisation des populations est permanente et les soutiens diminuent. Estimez-vous que cette analyse annonce un changement de stratégie des terroristes?

Des travaux menés sur le cas israélien a en effet montré qu’au-delà d’un certain nombre d’attentats sur une période donnée, les populations considèrent le risque terroriste comme un autre risque. Ils font acte de résilience, l’attentat perd de son impact émotionnel. Nous commençons, dans une certaine mesure, à l’observer devant la vague d’attaques au couteau, d’autant qu’on ne sait plus très bien ce qui relève du terrorisme et ce qui relève de l’acte déséquilibré. En revanche, pour des attentats du type de celui du Bataclan, l’effroi sera toujours aussi fort. Dans tous les cas, il ne faut surtout pas compter sur cet effet de seuil pour vaincre le terrorisme. Ce serait un aveu d’échec de la lutte anti-terroriste et un drame pour notre société.

Quand vous évoquez les autres vagues de terrorisme, les anarchistes au XIXème siècle et les courants d’extrême gauche durant la guerre froide, vous montrez que ces vagues se sont éteintes faute d’adhésion populaire. Diriez-vous que Daesh bénéficie de moins en moins de soutiens, qu’il n’arrive plus à recruter en masse ?

Les vagues précédentes se sont éteintes quand les organisations terroristes n’ont plus reçu le soutien des catégories de population dont elles se réclamaient. Pour Daesh, le recrutement de fidèles est hétérogène, il y a la fois des irakiens et des syriens qui ont été enrôlés, parfois contre leur gré, et des occidentaux qui étaient sensibles au discours messianique du Califat. La perte de terrain au Moyen-Orient décrédibilise la propagande de Daesh, mais je rappelle que ce sont des fanatiques et que ces gens-là « retombent toujours sur leurs pattes ». Les djihadistes existaient avant Daesh et existeront après Daesh. On se souvient que les premiers français radicalisés sont partis en Bosnie au milieu des années 90. Aujourd’hui, l’organisation de Abou Bakr al-Baghdadi n’a plus forcément besoin de recruter en masse, la stratégie n’est plus de former une armée  complète mais plutôt des groupes de guérilla qui seront dans la stratégie du harcèlement.

Vous refusez de vous prêter au jeu de la réaction à chaud dans les médias. Quels sont les pièges à éviter quand on est reconnu, comme vous, comme un expert d’un sujet d’actualité ?

Je pense qu’il y a deux temps dans le traitement de l’actualité. Le premier, c’est l’information à chaud, dans l’immédiat émotionnel, avec autant de rumeurs que de faits avérés. Le second est le temps de l’analyse. C’est dans ce second temps que je préfère intervenir. Je suis historienne. Je travaille sur le temps long. Je peux remettre en perspective l’actualité pour en proposer une approche historique, mais pas commenter, au gré des rumeurs, la cavale d’un terroriste comme on me l’a demandé récemment sur une chaîne d’information continue. Je refuse de commenter les supputations et les rumeurs.

Cet aspect a d’ailleurs été évoqué lors de la récente journée d’étude sur les SHS face à la menace, organisée à Neuville, et le sera également lors d’un colloque, que nous souhaitons organiser à Cergy, ma collègue Agnès Tachin et moi, sur le lien entre terrorisme et médias, au second semestre, dans le cadre du laboratoire AGORA.

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