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Abrégeons…Monsieur, Messieurs, M., MM., etc.

Monsieur, Ce mot se dit quelquefois en colère, ou en riant. Ce n’est pas ce que je vous dis, Monsieur le sot. O Monsieur le respectueux que vous avez peu de sens de n’avoir pas poussé votre fortune. Faire le Monsieur.

Dictionnaire contenant les mots et les choses ,françois Richelet (1680)

« ON DIT aussi que Monsieur vaut bien Madame, quand on soûtient que deux personnes sont d’un mérite égal. On le dit même quelquefois des choses qu’on compare ensemble, ou qu’on veut troquer  » lit-on dans le Dictionnaire universel, « recueilli & compilé par Messire Antoine Furetière » et publié en 1690.

Au moment où naissent les grands dictionnaires monolingues et où l’égalité des sexes n’est guère de mise, cette équivalence n’est pas sans rompre le machisme tranquille de nos vieux dictionnaires, l’espace d’une expression perdue. L’inégalité ne se traduit d’ailleurs pas que dans des formules, elle commence avec les titres eux-mêmes. Ainsi, Monsieur, qu’on ne prononce plus « mon » sieur, a bien son équivalent au féminin, « ma » dame, qui fait toujours sentir son possessif, mais si l’un et l’autre, ou l’une et l’autre, ont rapidement bénéficié d’une abréviation, on ne trouvera ni chez Richelet, ni chez Furetière, un féminin ou une abréviation pour la forme valorisante : « Messire ». Cette « sorte de titre d’honneur qui veut dire Mon Sire, & qui se donne aux Chevaliers », mais aussi à « certaines personnes de qualité, soit de robe ou d’Eglise », ne connaît donc pas de féminin et Richelet en profitera au reste pour choisir un exemple plaisant mais révélateur, propre à marquer la supposée supériorité masculine : « Messire Ambroise ne croit rien & sa femme croit toutes choses »…

« Monsieur, voir seigneur », telle est la formule que l’on retrouve le plus souvent dans les dictionnaires étymologiques. En effet, le latin senior, « celui qui est le plus âgé », a connu une double évolution. D’un côté, il devient rapidement le terme de respect, avec un développement particulier qui en fera le « seigneur  », à la tête d’une propriété féodale. De l’autre côté, lorsqu’on s’adressait à quelqu’un, senior se prononçait seior, et ce dernier en se déformant devint sire. Il faut se souvenir qu’en ancien français existaient encore des formes différentes pour les mots selon qu’ils étaient sujets ou compléments. Ainsi, lorsque « sire » était complément, il devenait « sieur », c’est ainsi qu’est né « mon sieur » qui, en s’agglutinant a donné un seul mot, « monsieur ». Abréger « Monsieur » ne va pas sans problème. Au XVIIe siècle, on relève dans le Dictionnaire universel l’abréviation « Mr. » avec un point, formule aujourd’hui condamnée. Émile Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1873) signale la double forme « Mr », sans point, et « M. ». Au XXe siècle, les puristes choisissent « M. » qui fait figure de norme. Les tenants de « Mr », qui s’expriment dans quelques dictionnaires d’orthographe, insistent sur le fait que « Mr » doit être sans point (parce qu’ils le font dériver de l’anglais Mister abrégé en Mr), et que cette forme offre l’avantage de distinguer l’abréviation de Michel (M.) de celle de Monsieur (M.). « M. ». garde cependant pour l’heure la préférence de la majorité.

Une règle peu suivie voudrait que, dans un récit, la majuscule disparaisse si le mot n’est pas en début de phrase : « Il s’adresse à monsieur Dupont ». Mais dans une lettre la majuscule respectueuse revient : « Croyez bien, Monsieur Dupont, que Monsieur Durand vous apprécie ». Enfin, devant un titre, pas d’abréviation  : « Monsieur l’Inspecteur, pouvez-vous augmenter ma note ? ».

Abréger « Monsieur » nécessite donc du doigté. Le pluriel « Messieurs » nous réserve aussi son lot d’hésitations. « Les plaidoyers, les harangues commencent toujours par Messieurs, & ce mot est souvent répété dans le corps ou le discours pour faire plus d’honneur. Quand on ne parlerait qu’à des Savetiers, ou à des paysans assemblés, on les appelle Messieurs » souligne Furetière. « Mes sieurs », devenu « Messieurs », reste encore au XIXe siècle abrégé sous deux formes : « Mrs » ou « MM. ». C’est la seconde forme qui l’emportera au XXe siècle. Quant à la majuscule à mettre sur le nom complet, elle suit les mêmes règles que « Monsieur ». Mais « Madame vaut bien Monsieur » et on prend conscience trop tard qu’on a commencé le voyage dans la langue avec Monsieur. Deux articles pour Madame et Mesdames ne seront pas de trop pour se faire pardonner.