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Au plurier ou au singulier ?

plurier, pluriel, lat. pluralis singular, singulier, lat. singularis

En 1787, dans le Dictionaire critique de la langue française - « Dictionaire » avec un seul n parce que son auteur Jean-François Féraud déclarait en préface et dans sa graphie que « l’Ortographe et la prononciation sont deux sœurs de la même mère, …deux sœurs jumelles » - il est rappelé que « les sentimens ont été long-tems partagé (sic) entre pluriel et plurier ». Ainsi, dans la célèbre Grammaire de Port-Royal (1660) d’Arnauld et de Lancelot, peuton lire que « les noms propres n’ont point d’euxmêmes de plurier ». De même qu’au siècle précédent le grammairien Louis Meigret, auteur d’une réforme de l’orthographe, un Tretté de la grammere françoeze (1550), déclarait que « nos poètes parlent plus tost et de meilleure grace aux princes […] en personne singulière que plurière ».

Vaugelas (1585-1650), à qui avait été confiée la rédaction de la première édition du Dictionnaire de l’Académie, était clairement en faveur du « pluriel » pendant que l’un de nos premiers étymologistes, Ménage, penchait nettement pour « plurier ». Pourquoi « plurier » était-il d’usage courant encore au XVIIe siècle ? En réalité, issu du latin des grammairiens, pluralis, c’est-à-dire « multiple », le mot plurier avait été refait sur le modèle de son antonyme, « singulier ». C’est par analogie de prononciation puis d’orthographe que s’était ainsi naturellement et symétriquement constitué le couple « plurier » et « singulier ».Au reste, chez Furetière, en 1694, c’est bien à l’article «  plurier » qu’il faut rechercher la définition du « pluriel  » : « Quelques-uns disent Pluriel », et d’ajouter en commentaire que « Les Latins & les François n’ont que deux nombres, le Singulier et le Plurier ; les Grecs & les Hébreux en ont trois, le Singulier, le Duel & le Plurier ». Enfin, en bon lexicographe encyclopédique, Furetière n’oublie évidemment pas de définir à sa place alphabétique ce qu’est le « Duel » en tant que terme de grammaire : « C’est une inflexion des noms & des verbes, dont on use quand on parle de deux choses seulement ».

C’est en définitive Vaugelas qui l’a emporté même si, deux siècles plus tard, Littré, qui avait un faible pour les langues de l’Antiquité, déclare encore en 1873 qu’autrefois « on ne faisait pas sonner les consonnes finales, on prononçait plu-rié », et que « beaucoup ont conservé cette prononciation ». Si Vaugelas avait parfaitement pressenti quel serait le bon usage aujourd’hui, on aura plaisir à rappeler qu’il se fiait tout particulièrement à la manière dont les femmes parlaient à la Cour, parce que, moins pédantes que les hommes qui avaient appris le latin, leur langue était plus simple et donc plus élégante. Cette modestie féminine est d’ailleurs rappelée par Marcel Proust avec cette forme de pluriel qui, chez les hommes, s’assimilait au pluriel de majesté, « Nous, le roi, déclarons… » et, chez les femmes, correspondait au pluriel de modestie, celui que rappelle l’auteur de À la recherche du temps perdu : « Les femmes les plus timides voulaient se retirer par discrétion et employant le pluriel disaient : Odette, nous allons vous laisser… ». C’est avec ce pluriel qu’il nous faut conclure : « Nous » ne manquerons pas en effet d’évoquer bientôt le « singulier »…

P.S :

Jean Pruvost, auteur de cette chronique, est professeur des sciences du langage et directeur du laboratoire de recherche CNRS Métadif.

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