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De la "collationnure" aux "apostilles"

Caier : s. m. Trois, ou quatre feuilles de papier cousuës ensemble.

Réclame : s. f. Terme d’imprimeur. Mot, ou demimot qu’on imprime à la dernière page de chaque feuillet pour montrer le commencement de la page suivante (On prend garde aux réclames quand on colationne quelque livre.)

Dictionnaire françois contenant les mots et les choses (1680), Pierre Richelet.

À MIEUX regarder la plupart des livres du XVIIe siècle, on constate que même si l’ouvrage ne correspond en rien à un dictionnaire, l’ordre alphabétique y est pourtant bel et bien présent, puisqu’en effet, tout en bas de page et sous le texte, en symétrie directe ou croisée à la pagination portée en haut de la page, on retrouve régulièrement les lettres de l’alphabet dans leur ordre habituel, et ce tout au long de l’ouvrage, avec parfois plusieurs fois l’alphabet passé en revue.

Ce système qui a disparu du livre tel qu’il est vendu au XIXe siècle et qui, aujourd’hui, nous intrigue lorsqu’on consulte un ouvrage ancien, correspond de fait à ce qu’on appelait la "collationnure" ou le "collationnement". "Colationner un livre" c’est, "en Termes de Relieur", rappelle P. Richelet, "mettre les cahiers d’un livre selon l’ordre de l’alphabet", en fonction des lettres choisies dans la marge du bas pour distinguer chaque cahier. Ainsi, ces lettres de l’alphabet ajoutées en bas de pages, appelées des signatures, "signent", "signalent", comme le souligne Furetière dans son Dictionnaire universel (1690) "l’ordre de chaque cahier qu’on doit observer en le reliant", cet ordre étant "relatif aux lettres de l’Alphabeth". Et Furetière de préciser qu’ainsi "on vérifie promptement si un livre est complet, par le moyen de la signature".

Quant au cahier, encore orthographié caier par Richelet, rappelons qu’il n’est autre au départ qu’une grande feuille pliée en quatre, d’où son orthographe au XIIe siècle : un quaer. Il s’agit tout simplement de la déformation du pluriel distributif latin quaterni, "par quatre", "chaque fois quatre". En termes de reliure, le cahier désigne toujours l’ensemble des pages obtenues à partir d’une grande feuille d’abord pliée, puis coupée et numérotée. Mais le nombre de pliures a progressivement évolué, et les cahiers ont rapidement comporté 8, 12, 16 ou 24 pages, et plus rarement 32 ou 64 pages compte tenu du nombre important de pliures, aboutissant forcément à de toutes petites pages. Même ceux qui sont fâchés avec les mathématiques comprendront aisément qu’un livre, constitué de cahiers cousus entre eux, se termine toujours par un nombre pair, d’où les célèbres 128 pages des Que sais-je ? ou la récente collection intitulée 128.

Si la marge du haut est traditionnellement réservée à la pagination, la marge du bas représente aussi le lieu où s’ajoute une indication autre que celle correspondant à la "signature" alphabétique du "caier", on y trouve en effet la "réclame", celleci se situant juste en-dessous du dernier mot de la page et consistant à donner déjà le premier mot de la page suivante. Presque tous les dictionnaires du XVIIe et du XVIIIe siècle offrent en effet ce confort au lecteur qui, le plus souvent encore, oralisait sa lecture à voix basse. Il est bien commode en effet, pour ne pas couper la lecture, de disposer du premier mot de la page suivante, en bas de la page que l’on achève de lire : il y a là juste le temps de tourner la page sans rupture dans la lecture. Avouons cependant que ce confort aujourd’hui perdu pour le lecteur reflétait surtout le souci de l’imprimeur de ne pas se tromper dans l’impression de la page suivante. Lorsqu’il définit le mot "réclame", Furetière ne manque pas effectivement d’en faire la réflexion, à travers l’exemple donné : "Ces cahiers sont brouillez, il faut les ranger suivant la signature & la réclame.".

La marge, étymologiquement la "bordure", "le blanc qui est au haut, au bas & aux côtez de chaque page" telle que la définit Richelet est aussi le lieu attendu des "apostilles", ces "petites marques pour rafraîchir la mémoire des choses qu’on a vuës". Les apostilles, qui tirent leur nom du latin post illa, "après ces choses", se mettent alors surtout dans la marge de gauche, qu’il s’agisse de la modification apportée à un acte juridique ou de la remarque que l’on ajoute aujourd’hui en bas de page. "Dans les grosses d’un compte", signale Furetière qui avait la formation d’un juriste, "on laisse des deux costez de grandes marges, pour y escrire les apostilles & les débats à gauche, & tirer les sommes en ligne du costé droit". On prend grand plaisir à "apostiller" au grand siècle et les gros in-quarto (deux pliures dans la feuille) offraient, il est vrai, de belles marges. Au reste Furetière insistait à bon droit : "On estime les livres en grand papier, à cause de la beauté des marges".