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De la coquille au bourdon

Bourde, s. f., Mensonge Donner d’une bourde à quelqu’un. Dire des bourdes.

Bourder, v. n., Mentir.

Dictionnaire françois, Richelet (1680)

Bourdon : en termes d’Imprimerie, est une faute que commet l’ouvrier.

Dictionnaire universel, Furetière (1690)

LORSQUE dans le Dictionnaire français illustré (1863), Dupiney de Vorepierre en arrive au sens typographique du mot "coquille", il procède prudemment par un renvoi à l’article consacré au mot "épreuve". Le lexicographe n’hésite pas alors à offrir au centre de la page dudit article une reproduction d’un protocole de correction d’épreuve, avec les signes cabalistiques qu’utilise le correcteur. Et Dupiney de Vorepierre d’ajouter : "Quelle que soit l’attention que les compositeurs apportent à leur travail, il s’y glisse toujours des fautes et des irrégularités plus ou moins nombreuses. Tantôt c’est une Coquille, c’est-à-dire une lettre mise pour une autre, tantôt c’est une lettre, un mot, une ligne ou une phrase répétée (ce qu’on appelle Doublon) ou omise (ce qu’on nomme Bourdon)". De fait, les auteurs de dictionnaires parlent d’or lorsqu’il s’agit de la correction des épreuves, on sait en effet combien le lexicographe, arbitre de la langue aux yeux de la communauté, se doit plus qu’un autre de chasser impitoyablement de son texte la coquille, le doublon ou le bourdon. Ce qui n’empêchera pas l’équipe consciencieuse de Pierre Larousse d’évoquer "l’érudition conciencieuse" sans s d’A. Racot dans la notice biographique qui lui est consacrée dans le Grand Dictionnaire universel du XIXe s..

Finissons-en avec les coquilles typographiques, qui à elles seules mériteraient un dictionnaire… Paul Robert sera le premier, en 1953, à leur accorder le droit de citation, en cueillant dans le Lys rouge une jolie formule d’Anatole France. Celui-ci avait effectivement pris plaisir à filer la métaphore à propos d’un poème publié "avec des fautes d’impression, coquilles aussi larges que des bénitiers, vastes comme la conque d’Aphrodite". La coquille, dont l’origine lointaine est bien le grec konchulion diminutif de konhê (conque), n’est pas non plus sans inspirer le bon Larousse qui se décrit comme un "grammairien, lexicographe et littérateur" et qui conclut, en "littérateur", par un poème l’article qu’il consacre à l’indésirable erreur : "Je vais chanter tous tes hauts faits, Je veux dire tous tes forfaits, Toi qu’à bon droit je qualifie Fléau de la typographie. S’agit-il d’un hommede bien, Tu m’en fais un homme de rien. Faitil quelque action insigne Ta malice le rend indigne". Et suivent une dizaine de vers du même tonneau. On ne résistera pas à l’évocation d’une coquille publiée dans un texte aussi sérieux que le dictionnaire, le Journal officiel, coquille trouvée dans le rapport d’Antonin Proust sur le budget des Beaux Arts dans l’exercice 1884 : "Il reste, pour terminer l’entreprise, à voler [pour voter] la somme de 311.000 francs".

Que dire du doublon qui, selon Richelet, ne s’utilisait déjà plus guère en tant que double "pistole d’Espagne", mais que Furetière est le premier à signaler en 1690 comme désignant déjà l’erreur d’imprimerie qui "se dit des fautes des ouvriers, quand ils font deux fois la même chose" ? Cette "répétition vicieuse" d’une lettre, faute "très-grave" pour Larousse, est définie comme le contraire du "bourdon", omission coupable d’un mot ou d’une phrase. Ce "bourdon", silencieux s’il en est, vient probablement de la bourde, qui au XVIIe s. est encore synonyme de mensonge, mais comme le mensonge ne paie pas, au XVIIIe s., c’est déjà simplement une bévue, une "niaiserie de très-mauvais goût" dixit Larousse : le "bourdon" qui mutile un texte n’est évidemment pas de bon goût. Quelques-uns affirmeront, sans être suivis par les étymologistes sérieux, que le signe du correcteur indiquant en marge de l’épreuve le "bourdon", ressemblait fort au bourdon décrit par Furetière, le long bâton "qui a une pomme au haut & au milieu, & un fer pointu par en bas, que portent les Pèlerins". Mais ce "bourdon" là, qui se pique en terre, vient en fait de l’analogie avec le dard de "la grosse moûche ennemie des abeilles" (Richelet), elle-même probablement formée lexicalement par onomatopée, à partir de son vrombissement. Et c’est bien sûr au "bourdon" du pèlerin, par analogie de forme, qu’on doit le point de broderie. En vérité, avouonsle franchement, quand on évoque le mot "bourdon", on est toujours à deux doigts, non pas de "broder", mais de "bourder" qui, comme le signale encore Littré, consiste à "dire des bourdes".