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De la Dame damée à Madame

Damé, damée. Cet adjectif ne se dit qu’au féminin en parlant de femme de qualité, & signifie qui a le titre de dame. [Elle est Dame damée.]

Dictionnaire françois contenant les mots et les choses, Richelet (1680)

« MADAME. Quelques flateurs du siècle donnent sotement cette qualité de Dame damée à quelques femmes de riches Commis, ou Partisans de nule naissance, mais c’est un abus que le Roi corrigera par un bel édit quand tel sera son bon plaisir » déclare Richelet dans l’orthographe de l’époque.

« Dame damée »… Dame ! Que l’on nous pardonne ici l’usage de l’interjection « dont se sert le petit peuple de Paris, […] qui sert à exprimer quelque petit mouvement de l’âme comme quelque surprise, ou étonnement ». L’expression « dame damée » peut en effet pour le moins étonner par son aspect redondant et sans résonance dans l’usage contemporain. En vérité, il reste difficile aujourd’hui d’établir spontanément le rapport entre, d’une part, le fait de « damer » le pion au jeu de dame, « mettre deux dames l’une sur l’autre, les doubler » et, d’autre part, le fait de « damer » une dame, c’est-à-dire d’ajouter à la désignation de la personne du sexe féminin le titre valorisant de « Dame », « Femme d’un Gentilhomme qui est distinguée du bourgeois et du peuple », comme le rappelle l’Abbé Furetière en 1690 dans son Dictionnaire universel.

Cette généreuse redondance, rare dans la langue française, qui offrait, une fois n’est pas coutume, la possibilité de valoriser la « dame », ne durera cependant pas. La dame ne pourra bientôt plus, dès le XVIIIe siècle, être damée. Cette formule redoublée a disparu avec le titre : la « dame » a perdu en effet de son lustre en rejoignant « Madame » et la neutralité de son homologue, « Monsieur », dont la morphologie, rebelle à la construction d’un verbe par le simple ajout de la désinence de l’infinitif, n’avait pas permis la même valorisation. Il suffit parfois, au demeurant, d’un accent pour verser dans le ridicule, ainsi fallait- il par exemple bien prendre garde, à la fin du XVIIe siècle, de ne pas ajouter un trait d’union entre les deux mots et de ne pas oublier l’accent aigu sur « damé ». On aurait risqué en effet de confondre la « dame damée » et le tout proche Dame-dame, sans doute tiré d’un mot germanique, qui désignait alors « une sorte de fromage entre le lete, & le côte rouge ».

Au grand siècle, une dame peut en cacher une autre. Si la « dame » représente d’abord le titre d’une « femme de qualité » ou de « la maîtresse d’un lieu » - « elle est Dame damée, C’est la Dame du village » donne en exemple Richelet -, le lexicographe ne manque pas pour autant de rappeler dans une autre définition que « Ce mot signifie fille, ou femme » et que l’« on s’en sert en riant ». Les exemples complaisants sont alors éloquents, et Richelet de citer un extrait prometteur de l’Histoire amoureuse de France, « La Dame ne fut pas long-temps sans donner au Cavalier les dernières faveurs ». Richelet fait bien ici de signaliser le mot par une toute première balise lexicographique, une croix qui le précède, propre selon les explications données en préface à rappeler que cet usage est celui employé « dans le stile simple, dans le comique, le burlesque, ou le satirique ».

C’est au latin domina, « maîtresse de maison, épouse », contracté en domna, puis au XIe siècle en dama, avant de devenir la « dame », que se rattache « ma dame », bientôt agglutiné en « madame ». Dans un premier temps, le mot « dame » ne s’attribuait qu’aux dames de haut rang, et on usait du diminutif domina, « demoiselle », pour les femmes de bourgeois, avant que « Mademoiselle » ne caractérise les femmes non mariées. Rappelons qu’on a assisté à la fin du XXe siècle à une nouvelle évolution sémantique dans le cadre redoutable du « politiquement correct ». Avec le souci d’éviter les distinctions, « Madame » a pu ainsi se dire également pour les femmes non mariées lorsqu’elles dépassent l’âge de la prime jeunesse, un âge qu’on se gardera bien de fixer. En définitive, si on en oublie le caractère possessif, Madame est un bien joli mot, propre à désigner le « titre que l’on donne aux Reines et aux Impératrices », tout aussi bien que « de simples femmes ou filles qui sont du petit peuple ». Ainsi, on passe avec aisance de la « grande Madame », femme du frère de Louis XIV, à « Madame Aunet », citée par Voiture, « pauvre madame » à qui « il faut faire gagner sa vie ». Et au moment où nos arrêtés officiels nous offrent la mention de « Professeure agrégée », on n’oubliera pas de signaler le bien moderne « Madame la Procureuse Générale » relevé en 1680 par Richelet.

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