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Du nota au tachygraphe

Nota, se dit aussi d’une explication, d’une restriction ou d’une observation que font les Auteurs d’un Livre. […] Cet article de compte est alloüé, mais il y a un nota qui monstre qu’il en faut faire la reprise.

Nota, se dit dans le discours ordinaire pour tenir lieu de parenthèse. Cet importun me vouloit encore conter son procès, nota qu’il estoit deux heures, & que j’estois à jeun.

Dictionnaire universel, Antoine Furetière (1690).

LA NOTE, qu’elle se présente avec un seul t pour Richelet en 1680, ou avec deux t pour Furetière en 1690, la notte donc, est issue du latin nota, participe passé substantivé du verbe noscere, « apprendre à connaître ». Dès l’origine, « nota » permet en effet de désigner telle ou telle abréviation ou un signe particulier du copiste. C’est ainsi que le « nota », devenu substantif masculin, est à la fin du XVIIe siècle « le terme latin dont on use au Palais & dans l’Escole, pour signifier une marque que l’on met en quelque endroit d’un Livre, ou d’un escrit, quand il y a quelque chose de remarquable & dont on veut se souvenir  ». Et Furetière, de donner naturellement en nomenclature l’un de ses héritiers lexicaux français, la « notte », cette « marque qu’on fait à quelque feuillet ou passage d’un Livre pour le retrouver au besoin. »

Il est en l’occurrence à noter que pour ladite « notte », dans le lourd dictionnaire in-folio de 1690, au papier de qualité que l’on n’oserait pas annoter, l’exemple rédigé par Furetière est presque inquiétant quant aux pratiques de repérage mises en œuvre avant l’ère du surligneur : « J’ay leu ce Livre, & j’ay fait des nottes avec un crayon, avec des coups d’ongle. » Le papier bien épais où l’ongle peut effectivement laisser des traces, telle est bien une pratique adoptée, évoquée à nouveau dans la définition de l’ongle : « Quand on trouve quelque bel endroit dans un livre, on le marque avec un coup d’ongle ». Et on ne résistera pas ici, à la faveur de la consultation des exemples, au plaisir d’épingler l’époque et ses préjugés : « Les ongles servent aux enfants & aux femmes qui se battent à s’esgratigner. Ils se sont bien donné des coups d’ongles, en voilà les marques »… Femmes et enfants ont décidément toujours le mauvais rôle dans les dictionnaires du XVIIe et du XVIIIe siècles !

La « notte » n’est pas toujours positive, elle sert aussi à signaler « ce qui marque quelque défaut, ou imperfection. » Il est au reste plaisant, au détour d’un exemple, de retrouver là où on ne s’y attend pas les recettes du lexicographe qui rappelle par exemple que « Dans un Dictionnaire on doit mettre une notte à un mot, quand il est vieux, ou particulier, à quelque art ou science. Quand il est dans l’usage commun, il n’y faut point de notte ». La note, c’est aussi ce qui s’écrit rapidement. On ne trouvera cependant pas encore mentionnée la sténographie dans nos dictionnaires du XVIIe siècle, bien que le mot ait été inventé dès 1602 par l’anglais John Willis, à partir du grec steno, « étroit », pour désigner cette écriture faite de boucles et de traits plus ou moins appuyés, s’inscrivant effectivement dans un espace très étroit. Dès 1690 néanmoins, le concept est bien présent dans nos premiers dictionnaires à travers les nottes qui « sont aussi », comme le rappelle Furetière, « des caractères ou abreviations qu’on fait, soit pour escrire promptement, soit pour signifier quelque chose ».

L’« art de la note », directement lié à la conquête de la transcription simultanée de la parole, correspond en réalité à une conquête qui commence presque en même temps que la civilisation écrite. Il faut « notamment » évoquer les Grecs et la tachygraphie (tachus, rapide), écriture rapide que l’on attribue généralement à Xénophon, une pratique reprise par les Romains qui l’adoptèrent pour transcrire les discours des sénateurs. Ce fut Cicéron qui, ayant bien repéré tout le parti à prendre d’un bon « tachygraphe », apprit ce système d’écriture abrégée à son affranchi chargé de prendre des notes, Tiron. Ce dernier, particulièrement doué, améliora le système au point qu’il fut à l’origine de ce que l’on a appelé les « notes tironiennes » dont l’apprentissage fut relativement répandu dans la formation des jeunes gens de la Rome antique, souvent des affranchis, devenant ainsi des notarii. Et dans ce dernier notarius, on retrouve bien sûr le futur notaire, en somme au départ une sorte de secrétaire-sténographe. Quant à la note, bonne ou mauvaise, elle s’assimilait d’abord à l’appréciation rapidement rédigée, « notée » sur le travail remis.

Réduite aujourd’hui à un chiffre ou à une lettre, la « note » se double désormais d’un commentaire. L’important reste d’éviter la fausse note, mais on entre là dans une nouvelle gamme de notes qu’il nous faudra chanter une prochaine fois.