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En forme de petit e renversé

Marque faite en forme de petit e renversé » déclare Furetière en 1690 au moment de définir la virgule dans son Dictionnaire universel.

Mais quatre ans plus tard, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, la lettre change, il s’agit cette fois-ci d’une « petite marque en forme de c renversé ». Choisira-t-on alors de retourner la voyelle ou la consonne ?

L’histoire semble donner raison à la consonne. Jusqu’à la septième édition du Dictionnaire de l’Académie (1878), perdure en effet l’assimilation à la troisième lettre de l’alphabet. « Petit signe fait à peu près en forme de c renversé, et dont on se sert dans la ponctuation, pour séparer les membres de phrases… » De son côté Pierre Larousse, dans le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle (1865-1876), décide d’en finir avec la comparaison litigieuse et d’aller au plus simple en représentant ladite virgule dans la définition, sans autre forme de procès. Pour l’instituteur bourguignon, la virgule, qui tient son nom du latin virgula signif iant petite verge, représente donc un « petit trait un peu courbé vers la gauche (,), que l’on place à droite et vers le bas des mots, pour indiquer un léger repos dans la lecture, une légère suspension dans le sens. » Une telle définition est assurément infiniment meilleure que celle offerte dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie (1935) où nos habits verts se contentaient d’« un signe de ponctuation qui, dans une phrase, indique la moindre des pauses ».

Attention cependant, parce que cette « moindre des pauses » est réputée dangereuse, comme le rappelle P. Larousse à travers Jean-Baptiste Champagnac, auteur du Dictionnaire historique critique et bibliographique (1823). Ce dernier souligne ainsi qu’une virgule mal placée « répand de la confusion », tout comme Pierre de La Chaussée, auteur dramatique aujourd’hui oublié - Voltaire, son contemporain, disait perfidement qu’il était un des premiers après ceux qui ont du génie… - est sensible aux conflits qui peuvent découler de la virgule manquante. « On aura quelque part omis une virgule ; Que sais-je ? On n’aura pas mis les points sur les i ; Ausitôt cela forme un procès ridicule ».

C’est qu’il faut bien savoir « virguler », comme le déclaraient les typographes à qui Littré attribuent ce verbe. La ponctuation et l’orthographe relevaient en effet jusqu’au XVIIe siècle davantage du typographe que de l’écrivain. Mais, la virgule judicieusement apposée par l’écrivain prendra ensuite tout son poids. On se souvient de Cyrano de Bergerac, mis en scène par Edmond Rostand dans un dialogue mémorable cité dans le Grand Robert de la langue française : « …il est des plus experts Il vous corrigera seulement quelques vers… - Impossible, Monsieur, mon sang se coagule En pensant qu’on y peut changer une virgule. »

Ce signe infime mais qui compte accède même au rang des noms propres. « Chère et stupéfiante Virgule, je passais par là et je me suis dit : je vais faire un cadeau à Virgule. Hop. » s’exclame Achille Talon, le tonique héros de l’auteur de bandes dessinées, Greg, aux genoux de la belle, quelque peu compassée mais pas en reste d’émotion : « Oh ! Achille ! Grand fou ! Un cadeau ? Je palpite. » À la lecture de ce court dialogue sans virgule extrait du Trésor de Virgule (Dargaud, 1977), nous revient une formule qui avait cours au XIXe siècle : « C’est une virgule dans l’Encyclopédie », disait-on alors d’une personne qui ne compte pas. Ce n’est sûrement pas le point de vue d’Achille Talon tout enamouré de sa Virgule.

P.S :

Jean Pruvost, auteur de cette chronique, est professeur des sciences du langage et directeur du laboratoire de recherche CNRS Métadif.