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Entre coquilles et casse

Coquille, s. f. Sorte de poisson à têt dur. Couverture de poisson à tét dur, ou d’autre animal comme la tortuë, l’escargot, &c. À qui vendez-vous vos coquilles ? Prov. C’est-à-dire, à qui pensez-vous avoir à faire ?

Dictionnaire françois contenant les mots et les choses, P. Richelet (1680).

"COUVERTURE DE POISSON" à tét ou à têt dur, telle est la définition de la coquille par Richelet qui, sans évoquer la coquille typographique, donne tout de même l’impression d’hésiter entre tét et têt, le têt étant au XVIIe siècle le sommet de la tête. En vérité, il est probable que cette double orthographe soit le seul fait du typographe qui n’ayant plus à sa disposition immédiate suffisamment de lettres pourvues d’un accent aigu ait puisé du côté des lettres munies d’un accent circonflexe dans la casse, c’est-à-dire "ce dans quoy les Imprimeurs mettent leurs lettres, & qui est divisé en plusieurs petits quarrez, qu’on appelle cassotins, & qui est posé sur des tretaux dans l’imprimerie", rappelle le même Richelet. Le fait n’est pas isolé : jusqu’à la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie (1762), bien des apparentes hésitations orthographiques au sein du texte s’expliquent par de simples et passagères pénuries de caractères.

Dans son monumental Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle (1864-1876), Pierre Larousse part avec complaisance à la recherche des causes qui engendrent la fâcheuse "coquille", c’est-à-dire la "faute de composition qui consiste dans la substitution d’une ou de plusieurs lettres à une ou plusieurs autres". La première cause d’erreur revient indéniablement à "l’effroyable écriture d’un grand nombre de manuscrits" qui laisse le lecteur-compositeur désemparé et prêt à la regrettable confusion. La seconde origine des coquilles tient aux erreurs dites de "distribution", la distribution désignant l’opération consistant pour le compositeur traditionnel, dès qu’une page a été imprimée, à ranger les caractères dans le bon cassetin de sa casse : les a avec les a, les c avec les c, etc. Tout cela étant fait très vite, si un r tombe dans les c, la "capacité" peut malencontreusement devenir au prochain texte, composé toujours trop vite, la "rapacité".

On peut risquer sa vie à cause d’une coquille. Ainsi, l’abbé Sieyès, qui joua un rôle décisif en 1789 dans la transformation du tiers état en Assemblée nationale, découvrit à temps, dans une épreuve de l’un de ses discours politiques, un inquiétant "j’ai abjuré la République" au lieu de "j’ai adjuré la République" : "L’imprimeur veut donc me faire guillotiner !" se serait-il écrié furieux. Cependant la coquille a aussi ses vertus : dans la préface rédigée par Robert Estienne pour la première édition du Nouveau Testament en grec (1549), "pulres" a impudemment pris la place de "plures", or c’est à ce détail que les bibliophiles repèrent s’ils ont en mains la bonne édition.

Très contrariante pour l’imprimeur et pour l’auteur, la coquille reste bien entendu particulièrement plaisante lorsqu’elle se niche dans un contexte qui la rend facétieuse. Ainsi, Larousse cite un rapport de l’Académie des sciences qui annonçait que le Vésuve "jetait en ce moment beaucoup de raves, qui ne pouvaient manquer d’ensevelir toutes les campagnes environnantes". De la lave à la rave, il n’y a évidemment qu’une lettre malvenue. L’une des coquilles qui au XIXe siècle avait amusé l’opinion était celle survenue à propos du Prince Jérôme se mourant et dont les journaux tels que La Patrie suivaient le déclin. "Un peu d’amélioration" étant annoncé, un "mieux" en somme, quel étonnement de lire le lendemain : "Le vieux persiste" ! La proximité du m et du v dans la casse avait été fatale au compositeur remercié…

D’où vient la coquille dans le vocabulaire de la typographie ? On se contentera de deux hypothèses faute de preuves absolues. Dès 1690, Furetière dans son Dictionnaire universel signalait que la coquille se disait "figurément de toute sorte de marchandise dont on trafique". "Vendre ses coquilles" c’était "tromper" quelqu’un en lui vendant des choses sans valeur. La coquille, du latin vulgaire conchilia, a toujours en effet représenté quelque chose de peu de valeur. Or, c’est bien ce qu’est la coquille typographique, une sorte de "tromperie", en principe sans grande importance. La seconde hypothèse parfois avancée, assimilerait à la forme d’une coquille la lettre mise par erreur à l’envers, un n par exemple à la place d’un u. Quoi qu’il en soit, qu’elle protège un mollusque ou qu’elle s’installe dans un texte, la coquille est toujours indigeste et l’histoire d’un rot reste parfois mal élucidée. À vous de trouver la coquille…

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