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L’écrivaine, l’écriveuse et l’écrivassier

Ecrivain. Terme de maître d’Ecole. Ecolier à qui le maître d’Ecole enseigne à écrire. Un maître d’Ecole qui a 50 écoliers qui lisent et dix écrivains à trente sous chacun.

Dictionnaire françois contenant les mots et les choses(1680), Richelet.

Ecriveur, euse, s.m. et f. Terme familier. Celui, celle qui écrit beaucoup de lettres, qui aime à écrire.

Dictionnaire de la langue française (1873), É. Littré.

COLETTE ET BENOÎTE GROULT se déclaraient écrivaines, et nos amis québécois qui rendent hommage à leurs professeures et à leurs professeurs nous ont montré la voie de la féminisation des titres depuis déjà plusieurs décennies. Il faut en convenir, nos dictionnaires français d’hier étaient d’une tranquille et impudente misogynie. Il fallut en réalité attendre les toutes premières lexicographes de la seconde moitié du XXe siècle, par exemple Josette Rey-Debove au cœur du Petit Robert et Claude Kannas du côté des Dictionnaires Larousse, sans oublier l’équipe mixte du Trésor de la langue française, pour que l’inconvenant machisme lexicographique cède progressivement le pas à plus d’équité. Nul besoin de remonter très loin dans l’histoire pour retrouver les traces lexicographiques d’une autorité masculine autosatisfaite. Il suffit de rappeler par exemple que dans l’article qu’il consacre aux femmes, P. Larousse affirme encore, sans hésiter, que "l’infériorité intellectuelle de la femme […], comme fait actuel, n’est pas contestée par les émancipateurs. Toute la question est de savoir si cette infériorité est accidentelle ou naturelle, si elle doit être attribuée à l’éducation et à la constitution sociale et peut disparaître par la réforme de l’éducation et des lois, ou si elle est le produit des causes organiques sur lesquelles le progrès social ne saurait avoir d’action." (Tome huitième, 1872, p. 212). On a une certaine peine aujourd’hui à imaginer que pareils propos aient pu être tenus par un progressiste  ! On comprend mieux dès lors qu’en réaction, en s’inscrivant dans la dynamique extrême du "politiquement correct", les lexicographes québécois aient poussé très loin l’égalité définitoire, allant même jusqu’à dénombrer scrupuleusement le nombre d’exemples donnés au masculin (Il…) et le nombre d’exemples offerts au féminin (Elle…) pour instaurer la plus stricte parité.

Pour rester dans notre sujet, la chose écrite, remarquons tout de suite que le premier lexicographe monolingue français, Richelet, particulièrement représentatif du mufle de l’époque, doté de surcroît d’un assez mauvais caractère, reflète sa franche phallocratie dans les exemples qu’il choisit. Ainsi, pour définir l’écrit, en tant que "promesse sous seing privé", il n’hésitera pas à l’assortir d’un exemple incongru et révélateur  : "Il a tiré un écrit d’elle pour la faire venir quand il voudra". C’est au reste dans la même veine que pour l’écolier, Richelet choisit spontanément comme exemple "Un bon écolier" et que pour l’écolière, le seul usage qui lui vienne à l’esprit soit "Une jolie écolière". Qu’elle sache écrire est sans importance… On ne s’étonnera donc pas que pour l’adjectif "imbécile", jaillisse cet exemple immédiat, "Elle est imbécile", et que, naturellement, pour faire bonne mesure, le premier exemple proposé pour "intelligent" soit "Il est intelligent". Nos amis québécois n’ont sans doute pas tort de veiller au grain.

Quoi qu’il en soit, en suivant Richelet, l’un des sens du mot écrivain en 1680 nous ramène bien au "Maître d’Ecole" avec "50 écoliers qui lisent et dix écrivains à trente sous chacun". Nous est ainsi rappelé que l’apprentissage de la lecture était dissocié de celui de l’écriture et que les enfants qui apprenaient à écrire étaient tout bonnement qualifiés d’écrivains : si l’on évoquait aujourd’hui les écrivains du Cours préparatoire, on laisserait croire évidemment qu’il s’agit d’enfants surdoués…

Nous ne choquerons plus personne, par contre, en citant la "grande écrivaine" Colette. Il en serait tout autrement si l’on évoquait "l’écriveuse" que Littré se plaît encore à citer, avec à l’appui un aveu de Mlle De Villeroy, dans ses Lettres choisies (1751) : "Je ne suis pas une écriveuse". Et le médecin lexicographe de citer aussi la formule rare de l’écriveux, "mauvaise orthographe" dit-il, mais dont l’usage attesté montre bien néanmoins que l’écriveuse était d’un emploi plus courant qu’écriveur. C’est sans doute du côté de l’écriveuse qu’il faut chercher le premier ancêtre de l’écrivaine. Quant à l’auteure, nos dictionnaires français y sont encore rebelles. Concluons avec le "mauvais auteur qui écrit beaucoup" : l’écrivassier. Si l’on en croit Littré, l’écrivassier n’a pas de féminin. Bien maigre consolation de "lexicographe" (féminin, masculin).