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La double prononciation ?

Jean Pruvost, auteur de cette chronique, est professeur des sciences du langage et directeur du laboratoire de recherche CNRS Métadif.

La prononciation » correspond à « l’articulation des syllabes dans les mots. Il y a en français deux prononciations différentes ; l’une pour le vers et le discours soutenu, l’aûtre pour la prôse commune et le discours ordinaire » affirme l’Abbé Féraud en 1787 dans le Dictionnaire critique. On oublie en effet très souvent que la diction au théâtre imposait la prononciation de la plupart des lettres, notamment celles situées à la fin des mots. Au reste, même en langage courant, « un savant aveugle » n’a pas le même sens si l’on fait ou ne fait pas la liaison du t : avec la liaison « savant » devient un adjectif alors que sans liaison il s’agit d’un nom suivi de l’adjectif « aveugle ». Dans sa Grammaire de diction française, Georges Le Roy retient un impératif : « Ar-ti-cu-lez ».

Ainsi, avant d’entrer en scène, pour faire travailler les muscles faciaux, on recommandait de prononcer en articulant largement « ma tante Armande attend dans sa tente l’amande pour la menth », un texte quelque peu surréaliste… Un bon acteur devait par ailleurs s’exercer aux « vire-langues » qui font «  fourcher » la langue, par exemple, dire très vite « L’assassin sur son sein suçait son sang sans cesse », ou encore répéter quarante fois pour apprendre à ne pas siffler les s : « Combien ces six saucisses ? six ? - C’est six sous ces six saucisses-ci ! - Six sous ces six saucissons-ci ? - Six sous ceux-ci ! ». Enfin, comme le rappelle Agnès Pierron dans son Dictionnaire de la langue du théâtre (Le Robert, 2002), c’est un crayon entre les dents qu’on atteint l’excellence en se lançant langue et tête baissées dans le légendaire vire-langue : « Si six cents scies scient six cents cigares, six cent six scies scieront six cent six cigares ».

De fait, grasseyement (le parler gras, le r sans battement de langue…), zézaiement, bredouillement, bégaiement (seulement sur scène, parce qu’il est reconnu que certains comédiens bégayant « à la ville » perdent leur handicap devant le public) sont proscrits. Nos grands classiques ne négligeaient, il est vrai, aucune chausse-trape ; Féraud s’en prend ainsi à Corneille qui, dans La suite du Menteur écrit « vous vous entr’entendez ». Et d’ajouter qu’on ne peut « le prononcer sans se disloquer la mâchoire » !

Si l’on quitte l’univers du théâtre et de la diction pour rejoindre celui tout proche de la culture, on se doit aussi d’éviter d’autres embûches qui risquent de vous faire passer pour béotiens, les habitants de la Béotie étant peu réputés pour être ouverts aux lettres et aux arts. On se contentera ici d’évoquer la prononciation de quelques noms propres. Gageons d’ailleurs que nous avons tous été béotiens au moins une fois lorsque ces mots ont été rencontrés. Voici un exercice simple : lisez à haute voix cette liste de personnages ou de familles célèbres : de Broglie, de Castries, de Guise, Maugham, Mme de Staël, Talleyrand. Puis ces quelques noms de lieux : Craon, Gérardmer, Longwy, Sainte-Menehould. À vous maintenant de vérifier la bonne prononciation : de broy’l, de castre, de ghuiz, mom, de stal, talran ; kran, jérarmé, lonwi, sainte-menou. Et si, le crayon entre les dents, vous affichez un sans faute pour les vire-langues comme pour ces noms propres, alors, déclarons-le tout net, vous êtes maître ès prononciation.

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