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La perluette

Perluette. n. f. Nom donné autrefois, dans les écoles élémentaires, au caractère &, qui terminait l’alphabet et représentait le mot et. […] Au lieu de perluète, on disait quelquefois perlouète ou esperluète.

Nouveau Larousse illustré en 7 volumes (1904), Claude Augé.

VOILÀ un signe fort répandu, installé sur nos claviers d’ordinateurs à proximité des inquiétants Échap ou F1, F2…, et qui sait faire oublier son origine très ancienne au point que la consultation des dictionnaires de la seconde moitié du XXe siècle, comme celle des siècles précédents, reste presque inutile. Absent de la plupart des nomenclatures depuis plus de cinquante ans, il se cache souvent sous le nom d’esperluète ou esperluette suivi de la mention du signe & : abréviation de et. Seul en vérité le successeur avisé de Pierre Larousse, Claude Augé, en donne une heureuse représentation. L’origine en est obscure, peut-être picarde, et probablement, si l’on en croit la rumeur que reprend Larousse, de création enfantine. Il s’agissait en réalité d’un mot que les enfants de l’école élémentaire devaient ajouter en toute fin de l’alphabet à réciter. En effet l’abréviation & terminait l’alphabet et se prononçait comme en latin " ète ", et un usage bien établi consistait à faire ajouter par les enfants ce mot amusant, " perluète ", par une sorte de jeu, et pour terminer par une rime plaisante. L’origine du mot est confuse : il se pourrait bien que la perluète résulte de deux mots tronqués et mêlés, épeler et pirouette. Mais une autre interprétation consiste à avancer que le mot serait issu du latin perna, " jambe ", ou bien du français espere, " sphère ", croisé avec le mot sphère. Mais à moins de dénicher quelques nouvelles attestations, on en est réduit à des hypothèses qui pour le moins ne sont pas très éclairantes. Ce qui est absolument certain c’est que la perluète ou l’esperluète existe en tant que signe depuis fort longtemps.

Les abréviations étaient de fait déjà nombreuses chez les Grecs et les Romains. Omettre une partie des mots composant les mots, pour gagner de la place et du temps, était fréquent, de même que l’usage de signes abréviatifs remplaçant des syllabes, des consonnes doubles ou des formules entières. On les employait dans les inscriptions, les manuscrits et même dans les décrets et les lois. Au cours du VIe siècle après J.-C., l’empereur Justinien fut même obligé de les proscrire, tant elles se développaient. Quelques unes sont restées dans nos mémoire, telles celles inscrites sur presque tous les crucifix, I.N.R.I. (Jesus Nazaremus Rex Judæorum) ou sur l’étendard des légionnaires S.P.Q.R. (Senatus populusque romanus). Très codifiées, les abréviations se sont à nouveau multipliées durant tout le Moyen Âge, jusqu’à rendre très difficile la lecture des textes et en 1304, sous les Capétiens, Philippe le Bel dût interdire les abréviations dans les minutes des notaires et dans les actes juridiques. Il y en avait tant que les falsifications et les malentendus s’y développaient à foison. Seul l’essor de l’imprimerie fit disparaître la plupart de ces abréviations, mais l’esperluette a survécu au point d’être même consacrée dans son esthétisme sur nos claviers d’ordinateur.

Les abréviations sont à l’origine de quelques tracas orthographiques. Ainsi en est-il de cheval qui avait son pluriel en chevaus, mais les copistes du Moyen Âge, pour aller plus vite, avaient l’habitude d’abréger la déclinaison us par un seul signe représentant x. Vint cependant le moment où l’on ne comprit plus ce curieux " chevax " et on réintégra la lettre u, en gardant le x pour marque du pluriel. Véritable casse-tête pour les paléographes chargés de décrypter les manuscrits, les abréviations bénéficient certes de formes très esthétiques, le trait de plume aidant, mais particulièrement obscures pour le chercheur. L’imprimerie puis l’informatique ont imposé des caractères bien codifiés, la variante individuelle n’y ayant plus sa place. Alors, pour bien clore toutes ces digressions sur la ponctuation et les signes d’abréviation, signalons les six points d’intonation qu’Hervé Bazin dans Plumons l’oiseau (1966) réclamait : le point d’ironie (Quoi de mieux), le point de doute (Je me demande si elle viendra), le point de certitude (Je crois en toi), le point d’acclamation (Vive lui), le point d’amour (Ah, je l’aime), le point d’autorité (Je le veux). Et c’est bien sûr à vous de trouver les graphismes expressifs qui pourraient y correspondre…