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Prononcer toute les lettres ?

Prononcer : proférer distinctement quelques paroles. […] En toutes les Langues il y a des mots qu’on escrit d’une façon & qu’on prononce de l’autre » affirme Furetière en 1690. On perçoit bien en effet que des mots comme doigt, issu du latin digitum, comme sourcil, du latin supercilium devenu en ancien français sorcil, ou encore dompter, issu du latin domitare, soumettre, ne se prononcent pas comme ils s’écrivent.

Encore que presque tous les enfants prononcent la lettre p de dompter, tant le mot d’abord rencontré à l’écrit sera articulé en calquant son orthographe.

Le plus souvent, cette orthographe trompeuse quant à la prononciation ne représente d’ailleurs que la marque de l’étymologie qu’on n’a pas voulu perdre. Mais de temps à autre, la lettre à ne pas prononcer relève d’un caprice d’hier qui complique inutilement notre orthographe. Ainsi, la lettre p de dompter doitelle sa présence à la contamination par analogie de forme, d’un mot de sonorité voisine, le verbe compter. On lit encore donter dans le Dictionnaire de l’Académie de 1718, puis on ne pourra plus se débarrasser de la lettre p, devenue parasitaire. Au reste, au cours de l’histoire, on s’est parfois mis à prononcer des lettres qui étaient seulement ornementales et étymologiques. Ainsi, au début du XVIe siècle, comme pour debvoir, devenu devoir, on écrivait obscur en prononçant oscur. De la même manière, il y a à peine plus d’un siècle, on peut être surpris de la remarque de Littré à propos du fils dans son Dictionnaire de la langue française (1873). "Beaucoup de gens ont pris depuis quelque temps l’habitude de faire entendre l’s quand le mot est isolé ou devant une consonne, un fiss" : "c’est une très mauvaise prononciation" précise l’orfèvre de la langue.

Pourquoi alors ce s ? Il s’agit en réalité d’une trace de nos anciennes déclinaisons. Quand un mot représentait le sujet, on ajoutait un s au singulier, li murs (le mur) et on ne le mettait pas au pluriel, li mur (les murs), ce n’était que lorsqu’il avait la fonction de complément d’objet que l’on écrivait au singulier le mur, et au pluriel les murs. L’histoire a fait disparaître la forme du cas sujet pour la plupart des mots français, et c’est donc la forme du cas complément qui s’est imposée comme unique forme.

Pour fils, l’histoire a ici retenu orthographiquement le cas sujet fils, dont le s bientôt plus prononcé a finalement repris vigueur sonore, en conformité avec l’orthographe.

Rappelons qu’au XIVe siècle on prononçait les murs comme nous prononçons morse, et les soucis comme nous prononçons six. Au XVIIe siècle, le grammairien Behourt explique d’ailleurs que l’s au commencement et à la fin des mots "se prononce avec son naturel sifflement". Paris s’est donc longtemps articulé "parisse", à la manière de nos amis anglosaxons.

Un grammairien anonyme recommande cependant en 1624 de ne pas hésiter à prononcer Pari comme le font déjà les dames. Avouons-le, ce sifflement final exigeait un effort qui ne rendait pas la langue très élégante. Mais il est vrai, comme le rappelle Larousse, que bien prononcer une langue peut exiger un effort : saint Jérôme ne s’était-il pas fait limer deux dents pour mieux prononcer l’hébreu ! »

P.S :

*Jean Pruvost, auteur de cette chronique, est professeur des sciences du langage et directeur du laboratoire de recherche CNRS Métadif.