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Un nombre, trois mots, une lettre, un éclat de rire

Six est un nombre composé de deux fois trois ou de quatre et deux » déclare sans se tromper l’Abbé Féraud dans le Dictionnaire critique de la langue française (1787). De son côté, le Petit Robert 2003 préfère définir l’adjectif numéral cardinal en soulignant avec autant de certitude que c’est un « nombre entier naturel équivalant à cinq plus un ». Quant au Trésor de la langue française (1971-1994) qui offre bien heureusement la même solide information, les auteurs ajoutent habilement qu’il a pour synonyme la « demi-douzaine ».

Tout cela nous rassure arithmétiquement, tout en démarquant la multiplicité des choix offerts aux lexicographes pour définir un nombre. Mais c’est au Petit Larousse que revient la réflexion première formulée sur les trois formes qui se cachent sous ce chiffre. On dit [sis] pour le chiffre prononcé seul mais « (si) devant une consonne ou un h aspiré, [siz] devant une voyelle ou un h muet ». C’est spontanément qu’en effet on prononce de trois manières différentes : on arrive ainsi à six (sis), que ce soit six hommes (siz), avec la liaison en z, ou six femmes (si). Indiquer dans un dictionnaire la prononciation de six, dix, etc., sans oublier neuf (à vous de faire les exercices de liaison) suppose donc de longues explications. Nous n’irons pas jusqu’à dire que c’est infernal, mais Furetière devait y songer puisqu’il conclut l’article « six » en signalant que « la grande Beste de l’Apocalypse a pour marque six cens soixante six ». Trois six. D’ailleurs, tout se tient, puisqu’un trois-six est un alcool redoutable à 36 degrés : « c’était de l’alcool presque pur » fait dire Alphonse Daudet à l’un de ses personnages éponymes, Jack (1876), à qui pourtant « le trois-six […] parut aussi fade et insipide que de l’eau claire ».

Si un nombre peut donc receler à notre insu une grande diversité de formes et de sens, redoutable pour nos amis étrangers, une lettre à elle seule, la lettre t par exemple, peut aussi se prêter à l’ambiguïté de prononciation et troubler le français oral de nos amis qui apprennent le français, parce qu’il n’y a pas à dire vrai de règle absolue. Pierre Larousse, qui avait un faible pour les anecdotes, prend plaisir à conclure son article consacré à la prononciation en rappelant une séance de la commission de révision de la sixième édition (1835) du dictionnaire de l’Académie française. On en était à la lettre T, et le secrétaire de la commission de rédaction fit l’aveu que l’on n’avait pas suffisamment pu s’entendre sur les règles à poser pour la prononciation de cette lettre lorsqu’elle se rencontrait au milieu des mots. Un honorable membre se leva alors et, pour trancher la difficulté, proposa de décider, en vertu de l’analogie avec le s qui devient z entre deux voyelles (ce qui n’est pas vrai pour les capésiens…), que le t entre deux voyelles devait se prononcer comme le s. Et de citer à l’appui de son opinion les mots patience, ambition, péripétie, éducation et quantité d’autres encore. C’est alors que Charles Nodier prit la parole avec un petit sourire narquois : « Mon cher collègue, dit-il sur un ton hypocritement déférent, prenez picié de mon ignorance et faites-moi l’amicié de me répéter la moicié des belles choses que vous venez de dire ». Un bel éclat de rire mit fin à la discussion : la séance fut levée.

P.S :

*Jean Pruvost, auteur de cette chronique, est professeur des sciences du langage et directeur du laboratoire de recherche CNRS Métadif.