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3 questions à Catherine Marshall

Catherine Marshall est maitre de conférences en civilisation britannique et spécialiste d’histoire des idées politiques au XIXe siècle. Elle revient pour nous sur le fonctionnement de la monarchie britannique au lendemain de la naissance du Royal baby et sur les enjeux des prochaines élections législatives.

Pouvez-vous nous expliquer comment se répartissent les pouvoirs entre la reine d’Angleterre et son premier ministre ?

Selon la formule consacrée The Monarch reigns but does not rule[1], ce qui signifie que la monarchie constitutionnelle britannique est avant tout une monarchie limitée. Dans ce sens, à savoir qui détient le pouvoir exécutif, seul le Premier ministre gouverne au nom de la Couronne. C‘est quand on s’attache au comment, à savoir la façon dont l’autorité royale est exercée, que le monarque garde encore une véritable force. Si la plupart des prérogatives royales - les pouvoirs de la Couronne reconnus par la Common Law, sont exercées par le Premier ministre, le monarque en détient encore certaines et non des moindres. Il peut, par exemple, accepter ou refuser la dissolution du Parlement, nommer le Premier ministre ou faire la guerre et déclarer la paix. Par ailleurs, il serait erroné de penser que le souverain ne détient pas un véritable pouvoir d’influence. Il rencontre son Premier ministre toutes les semaines et signe tous les documents relevant de son domaine. Dans le cas d’Elizabeth II, reine depuis 1952, elle a plus d’expérience politique que n’importe quel homme politique dans le pays. Pour résumer, et pour reprendre la définition du constitutionnaliste victorien, Walter Bagehot, the sovereign has the right to be consulted, the right to encourage and the right to warn[2]. À bien y réfléchir, c’est énorme.

Quel est, selon vous, le moment le plus marquant de la politique britannique d’après seconde guerre mondiale ?

Si cette question était posée à un Britannique, la réponse serait très probablement liée à un moment sportif – la victoire au moment de la Coupe du Monde de football de 1966 ou les Jeux Olympiques de Londres de 2012. Mon choix est lié à l’histoire du Royaume-Uni et à un épisode franco-britannique assez humiliant pour les deux pays : il s’agit de la crise de Suez de novembre 1956. Pour reprendre contrôle du Canal de Suez, nationalisé par l’Egyptien Nasser, Français et Britanniques attaquèrent l’Egypte, prenant comme excuse une invasion israélienne prévue de concert et de façon secrète entre les trois pays. Outre le fait qu’il s’agissait d’un bien mauvais plan, Français et Britanniques furent contraints de quitter l’Egypte sous l’opprobre, poussé par la pression exercée par les États-Unis sur leurs monnaies. La réaction du peuple britannique, en quête de paix, fut très différente de celle de l’Establishment encore dominée par la grandeur de l’ancien Empire. Après 1956, l’élite politique fut contrainte d’accepter un second rôle sur la scène internationale, le peuple britannique devint beaucoup moins déférent face à des politiques qui n’avaient pas hésité à mentir au Parlement, Israël ne se tourna plus jamais vers le Royaume-Uni mais vers les États-Unis, l’Egypte se détourna de l’occident pour accepter les conseils militaires et économiques des soviétiques et, au même moment, le 4 novembre 1956, les soviétiques surent profiter du moment Suez pour réprimer dans le sang l’insurrection à Budapest en Hongrie. En somme, un fiasco global et, à mon sens, une date clé.

Au lendemain de la naissance du second enfant du prince William, quel sera le rôle du Royal Baby dans la monarchie ?

Très limité sauf si l’ainé, le Prince George, décède ou abdique - ce qui fut le cas pour l’oncle d’Elizabeth II en 1936 qui abdiqua, par « amour » pour Wallis Simpson, en faveur de son frère, le futur George VI. Les Britanniques ont cette formule inélégante mais qui résume bien les choses dans le cas des enfants royaux, you need the heir and the spare[3]. En 2013, juste avant la naissance du premier enfant du Duc et de la Duchesse de Cambridge, une loi sur la succession fut passée pour permettre au premier né, qu’il soit de sexe féminin ou masculin, de régner. Le nouveau-né est donc en ligne directe de succession après son frère, le prince George. Plus que cette naissance, c’est réellement les élections législatives qui se tiennent jeudi 7 mai qui sont vraiment importantes pour le Royaume-Uni. Il pourrait en résulter un nouveau gouvernement de coalition de gauche ou même, de droite, faire émerger toute la force des parlementaires écossais - essentiellement de gauche, provoquer d’énormes dissensions au parlement britannique, voire aboutir au retrait du Royaume-Uni de l’Union Européenne si les Conservateurs restent au pouvoir - le Premier ministre David Cameron ayant promis un référendum avant 2017. Let’s wait and see…

 

[1] Le monarque règne mais ne gouverne pas

[2] Le souverain a le droit d’être consulté, le droit d’encourager et le droit d’avertir 

[3] Il faut un héritier et un autre de rechange