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Emmanuelle de Champs la joue comme Bentham

Emmanuelle de Champs, professeure d’histoire et de civilisation britannique à l’UCP, est récompensée après la parution du livre sur le philosophe Jeremy Bentham.

Vous avez reçu un prix le 16 septembre dernier, pouvez-vous nous en dire plus sur cette récompense ?

Il s’agit du « prix de la recherche » qui récompense un ouvrage universitaire portant sur des travaux sur le monde anglophone. Il est décerné conjointement par deux sociétés savantes : la Société des Anglicistes de l’Enseignement Supérieur et l’Association Française des Etudes Américanistes.

Ce prix est important pour moi car il est décerné par mes pairs. Je suis spécialiste de l’histoire des idées en Grande-Bretagne aux XVIIIe et XIXe siècle. Depuis que je suis à l’UCP, mes travaux s’inscrivent dans l’axe « politique » du laboratoire Agora. J’ai commencé à travailler sur le philosophe anglais Jeremy Bentham en… 1998 ! Il est surtout connu comme le fondateur d’un courant : l’utilitarisme. Pour les utilitaristes, le but de tout action, qu’elle soit privée ou publique, doit être d’augmenter « le plus grand bonheur du plus grand nombre ». Cela a des implications en morale et en politique car aucun de ces termes n’est évident : qu’est-ce qui constitue le bonheur ? Comment peut-on l’évaluer ? Selon quelles règles doit-il être réparti entre les gens ? 

Pourquoi l’œuvre de Jeremy Bentham intéresse les historiens ? Sa pensée a-t-elle des répercussions aujourd’hui ?

Les questions posées par les penseurs utilitaristes (Jeremy Bentham et John Stuart Mill) ont été largement débattues au moment où le modèle libéral se mettait en place, pendant la Révolution industrielle.
Mon livre a plu, je crois, parce qu’il essayait de présenter un autre visage du fondateur de ce courant de pensée. Souvent, Jeremy Bentham est vu comme un excentrique un peu bizarre. C’est vrai qu’il n’a pas un parcours classique de philosophe : il a dessiné les plans d’une prison, rédigé des projets de constitution qui n’ont jamais abouti, et on peut toujours rendre visite à sa momie exhibée à University College !

Dans mon livre, je montre surtout en quoi son système est l’un des aboutissements d’une réflexion européenne issue des Lumières. J’explique aussi comment ses idées ont circulé en France pendant la Révolution et jusqu’en 1830 : on a oublié le rôle que l’utilitarisme a joué au moment où les fondations de notre modernité politique se mettaient en place, pas seulement en Angleterre mais aussi dans le monde francophone. J’ai voulu rappeler qu’il y a dans ce courant de pensée des pistes qui peuvent encore être intéressantes aujourd’hui, au moment où l’ONU publie, pour la 4e année consécutive, un rapport global sur le bonheur. 

Recevoir un prix comme celui-là, ça signifie quoi pour vous ?

Ce prix vient couronner la construction d’un réseau pluridisciplinaire. J’ai toujours travaillé au croisement de la philosophie, l’histoire, le droit, les études sur le monde britannique. Il montre que l'histoire des idées est maintenant reconnue à part entière comme une branche de la recherche en sciences humaines et sociales. Concrètement, le prix ajoute à la notoriété de mes travaux et lui procure des lecteurs supplémentaires, en anglais et en français. C’est surtout honorifique, mais il y a aussi une petite récompense financière. Elle me permettra d’investir dans un vélo pliant à glisser dans le Transilien pour aller de la gare de Pontoise au campus des Chênes !

 

En savoir plus : Enlightenment and Utility, Bentham in France, Bentham in French, Cambridge University Press. 249 pages. Publié en mai 2015

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