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Nathalie Mons dénonce le déterminisme social à l'école

Nathalie Mons, professeure de sociologie à l’UCP, a jeté un pavé dans la mare en publiant un rapport sur les inégalités à l’école. Avec quelques semaines de recul, la présidente du Cnesco (Conseil national d’évaluation du système scolaire) réagit « à froid » à ce rapport.

En septembre, vous publiez un rapport sur les inégalités sociales à l’école. Pouvez-vous rappeler quels en sont les points saillants ?

Le Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco) est un des très rares conseils dans le monde politico-administratif français à être chargé d’une évaluation indépendante et scientifique des politiques publiques. Ce rapport visait à réaliser un bilan très exhaustif des inégalités sociales et migratoires à l’école et à en expliquer scientifiquement les causes. Vingt-deux équipes de recherche françaises et internationales de disciplines différentes - sociologues, économistes, politologues, didacticiens… y ont contribué. C’est une somme scientifique importante, deux chercheurs de l’Université de Cergy-Pontoise y ont participé : Denis Butlen et Philippe Bongrand. Le rapport montre que les relances successives du collège unique avec son empilement de dispositifs d’aide individualisée jamais évalués, les réformes à répétition de l’éducation prioritaire, et la création en continue de classes ségrégatives dans le collège n’ont pas permis sur les 35 dernières années de lutter efficacement contre les inégalités à l’école. A côtés nous négligeons des leviers politiques efficaces comme la formation continue des enseignants, la déségrégation des écoles les plus difficiles, contextes qui nuisent considérablement aux apprentissages.

Vous attendiez-vous à une telle couverture médiatique lors de la parution du rapport du Cnesco ?

La couverture médiatique a été à la hauteur de la question très dérangeante posée par le rapport : pourquoi, comment notre pays est-il devenu le premier pays de l’OCDE en termes de déterminisme social à l’école ? Les médias se sont plus particulièrement focalisés sur l’Education prioritaire, les analyses sur les inégalités scolaires d’origine migratoire, centrales pour la société française aujourd’hui ont été peu médiatisées.   

Le rapport est sorti alors que les candidats à la présidentielle se positionnent. Ce n’est pas anodin, est-ce une volonté d’imposer ce thème dans la campagne ? 

Le temps de l’évaluation scientifique n’est pas celui du politique. Il a fallu deux ans aux équipes de recherche pour travailler sur des contributions originales. Pour autant le Conseil n’a aucunement été gêné par le fait de sortir ce rapport à quelques mois des présidentielles, au contraire, il est important que le citoyen ait des informations solides avant de voter plutôt qu’après. Ceci dit, j’ai été étonnée de constater que certains hommes politiques publiquement nous ont reproché ce timing, sous prétexte que « ce n’était pas le bon moment ». Cela nous renseigne sur l’état de la démocratie en France. Le débat public politique demeure indigent car il est très peu informé de résultats objectivés de recherche, d’évaluations de politiques publiques. Finalement les citoyens français vont aller voter dans quelques mois sans informations précises, solides sur l’efficacité des politiques publiques sur la santé, le logement, la sécurité… annoncées durant ce quinquennat. Ont-elles vraiment été mises en œuvre, ont-elles produit quelques effets ? Au mieux dira-t-on qu’on n’a peu réussi à faire reculer le chômage. Les débats politiques indigents, qui s’adressent aux émotions et non à l’intelligence des citoyens, constituent un excellent terrain pour le populisme qui envahit notre pays.

Dans le Cnesco, il y a quatre parlementaires de la majorité et de l’opposition. C’est votre gage d’indépendance. Est-ce que des responsables politiques, proches d’un candidat, vous ont approché pour compléter leur programme en matière d’éducation ? 

L’indépendance du Conseil tient, entre autres à la majorité des chercheurs qui le constituent mais aussi à sa pluralité partisane. Le rapport a permis de développer plus avant les contacts avec la haute administration, intéressée par les résultats de la recherche mais souvent passée par les grandes écoles éloignées du monde de la recherche. Le personnel politique lit plus rarement les recherches pour s’en inspirer. Si c’était le cas, le débat public des présidentielles ne serait pas centré, en éducation, sur la fin du collège unique, toutes les recherches montrent que la déconstruction du collège unique en filière ferait exploser plus encore les inégalités sociales à l’école.

Pour réaliser ce rapport, vous avez collaboré avec des chercheurs étrangers. Qu’ont-ils apporté ?

Les chercheurs étrangers ont permis de dépasser certains tabous. Par exemple, spontanément, ils ont travaillé sur les problèmes d’inégalités migratoires et de ségrégation scolaire d’origine ethno-culturelle, parce qu’ils pensent que c’est un des problèmes de l’école française.  

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