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Questions à François Durpaire sur l'élection de Barack Obama

François Durpaire, enseignant à l’université de Cergy-Pontoise, spécialiste des Etats-Unis et auteur de nombreux ouvrages sur le sujet, a suivi de très près la réélection de Barack Obama à la présidence de la première puissance économique mondiale.

Le 6 novembre dernier, Barack Obama a été réélu pour un second mandat. Quels ont été, selon vous les éléments qui ont joué en faveur de sa réélection ?
François Durpaire : Cette élection a été totalement différente de la précédente qui avait soulevé un immense enthousiasme et avait abouti à l’élection du premier président noir des Etats-Unis. C’était un véritable événement historique ! L’élection de 2012 s’est jouée un peu par défaut, beaucoup d’Américains ayant voté pour ne pas se déjuger et prolonger la ferveur de 2008.
En France, on a beaucoup parlé d’une "désillusion" Obama or les Américains, en 2008, n’étaient pas nécessairement "dans l’illusion". Ils s’étaient surtout enthousiasmés pour le moment historique, le symbole qu’il représentait !
Un autre élément d’interprétation réside dans le mode d’élection américain : le vote ne se fait pas au niveau national mais état par état. La démocratie américaine fait que les états bleus, progressistes, voient leur population augmenter ce qui entraîne automatiquement un accroissement du nombre de leurs grands électeurs.
C’est donc structurel : le chemin pour arriver à la victoire est plus long pour les républicains que pour les démocrates. La science électorale nous prédisait que Barack Obama avait de grandes chances de l’emporter.

Quelles sont les priorités de cette nouvelle mandature ?
FD : L’immigration, le chantier environnemental, l’éducation… Cependant, en tant qu’historien des Etats-Unis, j’ai constaté que la grande œuvre des présidents est souvent à chercher du côté des 100 premiers jours de leur premier mandat. Et effectivement, sur le plan intérieur, que peut-il faire de mieux, en politique intérieure, qu’ObamaCare (1) ? En politique étrangère, même constat, un changement majeur a déjà eu lieu sous Obama : les Etats-Unis sont passés à  un co-leadership, rompant ainsi avec leur posture unilatérale de gendarme du monde.

Deux tiers des étudiants américains sont endettés pour un montant moyen de 25000 euros… Certains commencent à parler d’une bulle comparable à celle des subprimes… Comment Barack Obama entend-il gérer ce phénomène inquiétant ?
FD :  Concernant l’endettement des étudiants, il faut savoir qu’il a déjà fait beaucoup pour assainir le système : grâce à lui les bourses ne sont plus accordées par les banques mais par l’état fédéral. Il souhaite poursuivre cet effort mais a une marge de manœuvre réduite.  Il va en effet devoir tenter de trouver des consensus face une chambre des représentants, majoritairement républicaine et hostile au rééchelonnement des dettes des étudiants.
Il faut également savoir que Barack Obama a clairement été le président des étudiants. On l’a peu remarqué en France mais le mot qui est le plus revenu dans les trois débats télévisés est le mot éducation. Barack Obama s’est adressé directement aux jeunes, multipliant par exemple les discours dans les campus, comme c’est certes la tradition aux Etats-Unis.

Et quelle sera sa politique en matière de recherche ?
FD : Sur les 10 premières universités du monde, 8 sont américaines ;  plus de la moitié des prix Nobel décernés en 2011 sont américains ; une grande majorité de la production en sciences humaines et sociale est américaine… Les Etats-Unis demeurent la patrie de la science. Pour Barack Obama, les Etats-Unis doivent rester leader et garder cette avance sur leurs concurrents et notamment sur la Chine. Il a notamment beaucoup parlé du développement des recherches dans le domaine des énergies nouvelles. Les républicains quant à eux prônaient plutôt un désengagement fédéral à tous les niveaux.

Comment expliquez-vous la fascination des Français pour Barack Obama alors même que les Américains méconnaissent la France et même l’Europe ?
FD : Les Américains perçoivent que l’image de leur pays à l’étranger, pas seulement en France, s’est améliorée alors qu’elle s’était beaucoup dégradée sous George W. Bush. En France, on perçoit que quelque-chose s’est passé aux États-Unis et on en est un peu jaloux. Regardez la manière dont on a importé des États-Unis la notion d’élection primaire. La réélection de Barack Obama président sortant prouve aussi qu’un président peut être réélu même en période de crise.
Il est vrai que l’Europe a été très absente de la campagne américaine. En fait la balle est dans le camp européen ! Aujourd’hui l’Europe est la première masse économique du monde mais n’est pas une véritable "puissance économique". C’est la carence politique qui explique le paradoxe. Pour être plus indépendant sur le plan international, les pays d’Europe doivent concéder à plus d’interdépendance interne. Tant qu’il n’y aura pas une échelle fédérale de décision en Europe, elle ne parviendra pas à convertir son potentiel en puissance réelle.





(1) Obamacare : surnom de la loi sur la protection des patients et des soins abordables promulguée le 30 mars 2010 et constituant le principal volet de la réforme du système de protection sociale aux Etats-Unis.

Histoire des Etats-Unis

A paraître début 2013
Collection Que Sais-je ?, PUF




Les Etats-Unis pour les nuls

Editions First


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