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Sofiane Boucenna, le défi de la robotique

L’un des défis majeurs de la robotique et des sciences du numérique en général est de questionner et repenser nos sociétés.

Pouvez-vous nous décrire votre parcours et les thématiques sur lesquelles vous travaillez ?

Je suis actuellement maître de conférences à l’université de Cergy-Pontoise au sein de l’IUT et chercheur au laboratoire ETIS. J’ai réalisé tout mon parcours universitaire au sein de cette même université, je suis donc un pur produit UCP. J’ai commencé par une licence Mathématiques-Informatique puis je me suis spécialisé en Master Recherche dans le domaine des systèmes intelligents et communicants (spécialité: intelligence artificielle et sciences cognitives) ce qui m’a permis de débuter une thèse dans le domaine de la robotique développementale.

Contrairement à la robotique dite classique, dans mes travaux, le robot est considéré comme un outil d’investigation destiné à comprendre le développement et les mécanismes d’adaptation du jeune enfant. Le robot peut être vu comme un nouveau-né qui possède très peu de connaissances sur l’environnement extérieur mais qui peut apprendre les régularités de son environnement à force d'interagir avec ce dernier. Les modèles computationnels que nous incorporons sur le robot permettent de questionner des modèles du développement de l’enfant (par exemple, la psychologie développementale) et en même temps de proposer des algorithmes permettant l’adaptation de robots autonomes dans des environnements complexes. 

Par exemple, une récente étude parue dans la revue Nature (Scientific Reports)  met en évidence cette idée du robot utilisé comme un outil pour les sciences cognitives. On sait que, dès la naissance, les bébés imitent beaucoup leur entourage. Cette fonction d’imitation est primordiale pour apprendre. Mes collaborateurs et moi avons voulu utiliser ce principe pour l’apprentissage d’un robot. Nos résultats montrent que la reconnaissance d’une personne émerge de l’interaction entre les individus, au-delà de toute autre caractéristique. La dynamique « interpersonnelle » entre le robot et la personne qui lui fait face est fondamentale, car elle permet au robot d’extraire l’identité de la personne, et de la reconnaître lors d’une rencontre ultérieure.

Vous avez récemment participé au projet de recherche qui a vu naître le robot Berenson, en quoi ce projet consiste-il ?

Le robot Berenson
Le robot Berenson

En effet, j’ai eu la chance de voir naître le robot Berenson où l’une des premières versions a été réalisée durant ma thèse. Nous montrons à travers nos travaux que Berenson peut développer les prémices d'un sens esthétique en exploitant le principe de la référentiation sociale. La référenciation sociale  est une capacité cognitive qui se développe chez l’enfant durant la première année et qui lui permet d'obtenir des informations sur l’environnement via l’interaction émotionnelle avec un partenaire humain. 

Par exemple, un objet peut être associé à une valence émotionnelle positive ou négative transmise par l’expressivité faciale du partenaire. Dans ce contexte, l’émotion est vue comme un moyen de communication. Dans les expériences que nous réalisons avec Berenson, le même principe est utilisé pour développer les préférences esthétiques de Berenson. Il apprend en interagissant avec les visiteurs du musée du Quai Branly à associer une œuvre spécifique à une valence positive vers laquelle il se dirige en souriant ; ou, au contraire, à l’associer à une valence négative, qui l’incitera à s’en éloigner, en faisant la moue. Berenson développe une forme «d'esthétique artificielle» par le biais d’un apprentissage du «goût des autres». Nous voudrions également utiliser Berenson pour questionner les fonctions essentielles que l’apprentissage du sens esthétique joue dans nos sociétés. Evidemment, de nombreuses réflexions ont déjà été menées sur le rôle que jouent les musées en termes d’enrichissement personnel sur le plan culturel et esthétique. Cependant, beaucoup reste à faire pour mieux comprendre le rôle que les préférences esthétiques jouent au niveau plus fondamental, en termes d’apprentissage cognitif. Par exemple, l’apprentissage du sens esthétique pourrait induire une manière différente de sélectionner des objets. 

Les robots vont devenir de plus en plus présents dans notre quotidien, selon-vous quel est leur avenir à proche, moyen et long terme ?

Aujourd’hui, la robotique est devenue un enjeu économique majeur. On peut le constater tous les jours, beaucoup d’entreprises s’équipent et investissent dans des systèmes robotisés permettant de remplacer le travail à la chaîne qui est fastidieux et répétitif. Le domaine médical n’échappe pas à cette mutation où des systèmes robotiques sont utilisés pour des tâches de haute précision. L’assistance à la personne âgée est devenue un champ de recherche important. Cependant, des questions éthiques peuvent et doivent se poser. D’ailleurs, depuis quelques années, une commission d’éthique en robotique a vu le jour, elle peut être vue comme une continuité des lois de la Robotique proposées par Isaac Asimov (célèbre auteur de science-fiction).

Il me semble important de mettre en évidence que l’un des défis majeurs de la robotique et des sciences du numérique en général  est de questionner et repenser nos sociétés. Certains robots commencent à remplacer l’homme dans des tâches spécifiques, ont de meilleurs performances et sont plus rentables. Nous devrions nous réjouir car cela permettrait à l’homme de travailler moins, de gagner autant et de vivre mieux (vie de famille, loisirs…). Ce rêve peut devenir une réalité à la condition de repenser le système économique en redistribuant correctement ces nouvelles richesses.